Plusieurs syndicats de médecins ont appelé les généralistes à ne plus accepter la carte Vitale dans les prochains jours, afin de protester contre le projet de réforme de la santé proposé par la ministre Marisol Touraine. Après la polémique de la semaine dernière sur la mobilisation réelle des praticiens, nous avons voulu vérifier dans les différents cabinets de Bondy l’ampleur du mouvement.

Un après-midi de rentrée comme les autres à Bondy. Le ciel est gris, les gens aigris, et seuls quelques jeunes semblent contents de se retrouver après deux semaines sans se voir. C’est dans cette atmosphère particulière que je pousse la porte du cabinet de la rue de la Liberté, à deux pas de la gare. Sept médecins y sont regroupés, et je suis accueilli par leurs trois secrétaires.

« Oui la semaine dernière on était fermé, mais aujourd’hui je ne sais pas si certains de nos praticiens ont suivi la “grève de la carte Vitale”. Attendez, je vais appeler directement l’un d’entre eux… » Sur ces entrefaites apparaît dans l’encoignure de la porte le docteur Jacques Turan, le regard interrogateur derrière les verres de ses épaisses lunettes. « Suivez-moi dans mon cabinet », m’enjoint-il de la main.

« Les médias ont tendance à trop simplifier nos positions. Il faut bien comprendre que nous ne sommes pas opposés à la généralisation du tiers-payant [la mesure phare proposée par la ministre de la Santé, qui voudrait que le patient n’ait plus rien à avancer lors des consultations]. Nous protestons simplement contre les modalités d’application prévues. Le projet de loi veut que ce soit les médecins qui réclament eux-mêmes leurs dûs en cas d’irrégularité de paiement. Avec 5 000 consultations par an, ce n’est juste pas possible pour nous! »

Les solutions : déléguer les recours et étendre les conditions d’accès à la CMU

Le Dr Turan sort une facture de l’un de ses tiroirs, et pointe la somme inscrite sur la première ligne. « 33€80, c’est ce qui m’a été remboursé pour le premier soin prodigué, soit l’intégralité du prix de la consultation. Mais regardez, poursuit-il en montrant la ligne suivante, en dessous voilà ce que j’ai reçu pour les prestations suivantes : 13€80. Où est passé le reste? Une erreur de la caisse d’Assurance maladie. Et pourtant, c’est moi qui vais devoir leur renvoyer le document avec une lettre explicative. Toute cette paperasse me prend plus de deux heures par semaine, et encore je ne réclame que les montants les plus importants, et nos secrétaires m’aident. Vous imaginez ce que ça peut représenter pour un médecin seul ? ».

Le docteur relève aussi les problèmes rencontrés avec de nombreuses mutuelles. Pour lui, c’est l’Assurance maladie qui devrait gérer ces imprévus, afin de lui garantir un salaire fixe. Il assure qu’il pratique déjà le tiers-payant avec la plupart de ses patients, ne leur demandant d’avancer que la part (normalement) prise en charge par leur mutuelle -soit environ 7€. « Et si Mme la ministre souhaite réellement venir en aide à ceux qui n’ont pas les moyens de souscrire à une mutuelle, elle devrait plutôt étendre les conditions d’accès à la Couverture maladie universelle [la fameuse CMU, qui garantit depuis 2000 des soins entièrement gratuits aux plus démunis]. »

Une grève durable envisagée

Critiquant également l’extension programmée des prérogatives accordées au paramédical, comme par exemple la possibilité pour les pharmaciens d’administrer directement certains vaccins, le médecin se dit pessimiste quant aux discussions qui devraient avoir lieu « courant janvier » entre le gouvernement et les représentants syndicaux. Après avoir fermé leur cabinet pendant près d’une semaine entre Noël et le premier de l’an, lui et ses associés envisagent de ne plus accepter la carte Vitale s’ils ne sont toujours pas entendus.

« Face aux risques d’impayés et l’augmentation des charges, de plus en plus de jeunes généralistes privilégient des postes plus sûrs, en hôpital ou en maison de retraite. Les déserts médicaux menacent de s’étendre : c’est l’avenir même de la profession qui est en danger, » conclut le Dr Turan d’un ton alarmiste.

Le tiers-payant déjà largement pratiqué

Un peu plus loin, rue Louis-Auguste Blanqui, la salle d’attente du docteur Lefort ne désemplit pas. En attendant que le thérapeute se libère, je discute avec les patients de la réforme de la santé. Alors qu’un sondage Ifop publié dans le Journal du dimanche annonçait que 58% des Français trouvait la colère des praticiens « justifiée », aucun ne connaissait la teneur exacte de leurs revendications. Entre deux consultations, Maxime Lefort confie que s’il a fermé son cabinet pendant trois jours la semaine dernière, c’est « davantage par solidarité », puisqu’il pratique déjà lui aussi le tiers-payant.

Même son de cloche chez le Dr Allouche, pour qui « la grève ne sert à rien ». Non pas qu’il soit favorable aux mesures annoncées, bien au contraire, mais parce qu’il affirme que plus de 60% de sa patientèle est couverte par la CMU, et par conséquent ne paie aucun honoraire. Pour pallier les nombreux impayés dûs à des dossiers non mis à jour, ainsi que les erreurs des mutuelles et de l’Assurance maladie, Norbert Allouche privilégie des revalorisations tarifaires. « Nous n’avons pas les moyens d’employer une secrétaire, ni le temps pour engager nous-mêmes une procédure administrative à chaque irrégularité. Regardez, il est 18h, et mon associée, qui devait terminer à 13h, vient tout juste de partir. »

Thibault Bluy

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