Ça se passe mardi dans un bâtiment du Ve arrondissement de Paris, ancienne dépendance de Polytechnique. A l’intérieur d’un amphithéâtre, au fond d’une cour, en bas de trois marches, en haut d’un escalier. On a présenté notre carte d’identité, montré nos sacs à dos à l’entrée. « Il y a déjà deux cents personnes au moins », prévient un agent, inquiet en voyant les flux de lycéens se déporter près de lui. Des lycéens de Gonesse, Saint-Ouen, La Courneuve ou Bobigny, et qui n’ont qu’une envie : entrer à Sciences-Po, quoiqu’il arrive.

Ils viennent des quartiers de banlieue (où l’on n’a pas spécialement de « parents derrière pour nous aider », dixit Valérie Pécresse) et auront l’extrême privilège de présenter un dossier de presse en fin d’année pour accéder à l’Ecole de la rue Saint-Guillaume. Une voie détournée (et un peu compliquée, évidemment), créée en 2001 et appelée : les conventions ZEP.

Sciences-Po, cette année là, avait été pionnière. En proposant cette voie libre d’accès pour tous les lycéens des établissements conventionnés, l’Ecole faisait partout la « une ». Les lycéens avaient alors un rêve commun : intégrer la prestigieuse école, synonyme d’entrer dans l’élite. Beaucoup n’avaient jamais imaginé pouvoir s’assoir sur les bancs de Sciences-Po, mais les conventions ZEP permettaient d’en entrevoir la possibilité. Certes, le directeur de l’école, Richard Descoings tente de tordre le cou aux préjugés selon lesquels les « banlieusards » intégrant ce saint des saints auraient moins de mérite que les élèves empruntant la voie classique d’admission.

Mais une autre polémique est en train de naître. Dans une longue enquête à charge, Jade Lindgaard, journaliste à Mediapart, affirme que le pourcentage d’élèves passés par les conventions ZEP s’est stabilisé à « 5,5% des effectifs totaux », très en retrait des objectifs prévus par Richard Descoings et réitérés mardi par celui-ci, à savoir 30%. « Mediapart est une entreprise commerciale qui a certainement besoin de faire du buzz », nous répond en aparté le directeur de Sciences-Po quand nous l’interrogeons sur ces pourcentages. La semaine dernière, Marianne2.fr suppliait même Richard Descoings de « répondre aux accusations de Mediapart ».

Est-ce pour répondre indirectement à ces « accusations » que nous, lycéens de banlieue, avons été réunis mardi après-midi à Sciences-Po ? Richard Descoings est là avec Valérie Pécresse, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche. Du lourd. « Mais c’est pourquoi exactement que nous sommes là ? » demande un lycéen « invité ». La prof de son établissement lui dit cash : « J’en sais absolument rien, on a été prévenu il n’y a pas longtemps. » Le mystère est levé sur les coups de 17 heures, avec une heure de retard. Valérie Pécresse suivie par Richard Descoings et d’autres officiels entrent dans l’amphithéâtre. Ils s’installent.

Le propos sera pompeux. Du déjà entendu réchauffé au micro-ondes et offert à l’assemblée attentive. Descoings qui remercie « l’engagement moral et financier de l’Etat » ; Descoings remercie « l’intensification de l’engagement de l’Etat » ; Descoings remercie « l’effort qu’a fait l’Etat ». Il en vient au cœur du sujet : « J’ai deux projets à présenter ». Il était temps. « Faire passer de 20 à 30% les élèves boursiers à Sciences-Po et faire passer de 50 à 75% le complément de bourse. » Tout être humain normalement constitué, étouffant sous les lumières de l’endroit, comprend que le directeur veut indiquer à travers ce message subliminal que son école navigue dans les flots du progrès, qu’elle veut encore s’améliorer et qu’elle ne cessera jamais de le faire.

C’est au tour de Pécresse d’enflammer la scène ! Elle raconte l’histoire d’Edouard Herriot, « un boursier de la fin du XIXe siècle » devenu homme politique, après avoir fait Normale Sup. Des larmes se risquent au bord de nos cils. Et la ministre d’annoncer la couleur : « Je souhaite que nous puissions porter à 30% le nombre de boursiers dans l’ensemble de nos grandes écoles », prenant Sciences-Po comme le parfait exemple. Pécresse se tait.

On donne la parole à Raphael. Un étudiant métissé en 4e année comme on aime les présenter, avec sa chemise et sa cravate. Et le gars de conter son parcours féérique à Sciences-Po, son voyage d’une année en Californie et à New York. On n’a qu’une envie : aller embrasser le poulain, féliciter celui que l’Ecole « met souvent sur le devant de la scène », confie une habituée. Voilà, c’est fini. Trois questions piochées dans le public (les trois questions posées par des étudiants de Sciences-Po) et puis c’est tout ! La ministre trace son chemin, au-revoir-messieurs-mesdames !

Les minots se lèvent dans un brouhaha de fin de cours de maths. « J’ai rien appris », se lamente une terminale. « C’était de la merde », surenchérit sa copine, la tête déjà enfouie dans son écharpe. « J’ai l’impression qu’ils se foutent de nos gueules : une heure de retard, trois questions à la va-vite », développe une autre élève. Non mais quand même !

Richard Descoings semble content de « l’appel solennel de la ministre » aux grandes écoles. Mais il est « sidéré » par notre impression de « mise en scène ». « Vous ne croyez en rien, vous alors ! », nous dit-il. Sur sa lancée, il ajoute : « Je suis sidéré de voir que quand on ouvre le ministère aux lycéens, vous appelez ça de la mise en scène. C’est terrible de ne plus croire à rien, de ne plus croire à l’ouverture sociale. »

Morale de l’histoire : les rêves de nos ambitieux lycéens d’entrer à Sciences-Po ne doivent pas s’éteindre, au contraire. Mais ils ne doivent pas non plus leur faire fermer les yeux sur la communication tourbillonnante de nos dirigeants. Car les étoiles peuvent cesser de briller. Subitement.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

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