La police municipale nettoie les trottoirs. C’est le bal des berlines sur le boulevard. Chacune se gare, poliment. Et quelques agents de sécurité disent « bienvenue » aux invités. L’espace Pierre Cardin s’est vêtu d’un tapis rouge. Quelques lumières brillantes. La maire attend le préfet, le préfet attend la ministre, la ministre arrive.

 

La salle est pleine. Le buffet dressé d’une pyramide de saumon fumé, dégoulinant d’éclairs au chocolat, personne n’y touche. Seuls les yeux goûtent. Il faut trouver la patience de rester debout, dans la chaleur qui englue la salle. Sur l’estrade, le patron des lieux, Pierre Cardin, claque un bisou à Cécile Duflot qui serre la main aux adjoints de la mairie qui applaudissent la maire, Jacqueline Rouillon.

Et Cécile Duflot prend le micro. « C’est la reconnaissance par la République d’une élue du peuple » , balance la ministre. Avant de glisser : « Je voudrais souligner l’engagement, le courage et la ferveur de la maire. » Et puis, elle retrace sa vie, de ses parents à maintenant. Jacqueline Rouillon l’écoute, à peine tremblotante. Enveloppée dans un tailleur, « sœur Jacqueline » tient une « ville qui symbolise la solidarité du monde ouvrier. » Des têtes approuvent.

Duflot tape presque des mains : « Saluer la maîtrise du foncier dans cette ville la plus accessible d’Ile-de-France. Saluer les 40% de logements sociaux. » Et la ministre épingle l’insigne, très solennellement. Des « Bravo » fusent comme des avion en papiers. « Je suis sa belle-soeur, je suis heureuse pour elle » fait une dame, capturant une image de l’instant.

Les yeux de la maire s’embuent. Son pied bat la cadence. Elle dit « merci« . Elle dit qu’elle dédie cet honneur « à toutes les femmes, à tous les jeunes, mais aussi à tous les hommes de Saint-Ouen. » Elle n’oublie pas « tous les habitants qui se retroussent les manches contre le trafic de drogue, dans plusieurs quartiers de la ville. » Elle promet d’avoir « essayé de faire une belle ville populaire aux portes de Paris. » Et Jacqueline Rouillon de s’auto-encenser sur « le droit de préemption. » Une mesure qui permet aux villes de contrôler les prix de vente de l’immobilier. Son idée qu’elle aimerait voir s’étendre à d’autres villes.

Tout le monde n’applaudit pas. Dans le brouhaha, elle porte un manteau rouge colérique, un dossier cartonné coincé sous le bras. Et elle tend une feuille. Elle a des bouffées de chaleur devant tous ces honneurs. Elle, elle est propriétaire. « Une bourge« , comme elle s’auto-désigne ironiquement. Et elle « milite pour qu’on comprenne que ce droit de préemption est illégal. » Elle tonne : « C’est honteux. » Et explique, plus calmement : « Si on veut vendre notre bien immobilier 200 000 euros, la mairie nous le fera vendre 150 000. Moi, je suis propriétaire et je ne veux pas. » L’élu au logement prend la mouche et s’emballe : « L’intérêt général doit prévaloir sur l’unité. Et c’est faux, on laisse aux gens un droit à la plus-value. Mais on peut pas laisser des propriétaires revendre cinq fois plus cher. »

Le buffet se dilue dans les estomacs. La fête n’est pas si festive, l’insigne ne fait pas l’unanimité. Un tract circule parmi les invités : « Cette nuit encore, dans un quartier de la ville, première zone de sécurité prioritaire de France, une jeune fille de 15 ans s’est faite poignardée. Quelle honte ! Un ministre de la République récompense Jacqueline Rouillon pour nous avoir tous laissés tomber ? » Jacqueline Rouillon, nouvelle chevalière, fend la foule. Quelques mains se tendent, elle les empoigne, le sourire éclatant. Le temps d’une photo. Et puis demain, la réalité reprendra ses droits.

Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah

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