EUROPÉENNES 2014. A quelques jours de la fin de son mandat de député européen, l’espagnol Alejandro Cercas ne mâche pas ses mots sur l’état de l’Union européenne et l’emprise de la finance sur elle. Rencontre.

Alejandro Cercas, eurodéputé socialiste, nous reçoit dans son bureau au Parlement européen. L’accueil est chaleureux. Il semble accessible et proche, il nous propose de faire l’interview en français, langue qu’il pratique à la maison avec son épouse. Son bureau annonce la couleur. El señor Cercas est un personnage haut en couleur, un passionné qui soutient beaucoup de causes comme en atteste le drapeau arc-en-ciel qui flotte dans son dos.

Nous évoquons le rapport qu’il a écrit au sujet des conséquences sociales des actions de la troïka. L’eurodéputé est très critique : « C’est un club de prêteurs, ce n’est pas l’Europe. C’est un monstre à quatre têtes composé du FMI, de la BCE (Banque Centrale Européenne), de la Commission Européenne et de l’Eurogroupe (les ministres des Finances de la zone euro). La troïka a eu pour conséquence de créer un tsunami social pour les pays du sud de l’UE. Les prêteurs ont mis en place deux sortes de conditionnalités. D’abord, l’austérité à travers les coupures des dépenses publiques et puis le FMI, avec sa mentalité ultralibérale, a mis en place des réformes structurelles : couper les réformes collectives, couper les services publics… » Ces mesures ne sont pas sans rappeler les réformes d’ajustements structurels qui ont déjà fait plier les pays en voie de développement.

« Ils ont pensé à sauver leurs culs »

Alejandro Cercas estime qu’il y a un rapport inéquitable entre un centre de l’Europe qui résiste mieux à la crise et une périphérie sévèrement touchée. « Le centre de l’Europe, surtout la France et l’Allemagne, a tiré profit de la crise. En mai 2010 tout le monde savait que la Grèce ne pouvait pas payer sa dette. Elle était entre les mains des banques allemandes et  françaises qui ont refusé toute réduction de la dette publique grecque de peur d’impacter négativement leur bilan économique. On ne peut pas prendre une décision dans l’Eurogroupe sans l‘entente franco-allemande. Le cœur de l’Europe a brisé la solidarité européenne en imaginant qu’on pouvait résoudre le problème de la dette souveraine, en mettant tout sur les épaules des pays de la périphérie. » Le parlementaire s’exprime en toute franchise avec ferveur et emphase.

Il ne lui reste plus qu’une semaine « à tirer au parlement européen », alors il se lâche : « En gros, ils ont pensé à sauver leurs culs en sachant que les Italiens, les Grecs, les Espagnols et les Portugais allaient payer le prix fort ». Il poursuit : « La Grèce a perdu 25% de son PIB. C’est ce qu’a perdu la Belgique pendant la première Guerre Mondiale. En Espagne, il y a 6 millions de chômeurs et le taux de chômage chez les jeunes atteint les 50%. La situation est catastrophique. Un consensus règne sur le fait qu’ils se sont trompés. Ils savent que leurs prévisions et leurs méthodes n’étaient pas les bonnes. »

Devant un tel constat qui n’épargne personne, la question de moins d’Europe se pose. Pour l’eurodéputé, ce n’est pas la solution. « Ce qui plombe l’UE c’est le souverainisme. Le Conseil Européen est le seul à prendre des décisions. C’est la réunion des chefs d’états des différents gouvernements au détriment du Parlement européen. Ensuite les présidents rentrent dans leur pays et disent : ‘’Ce n’est pas de ma faute c’est la faute de l’Europe’’. Voilà le triomphe du souverainisme, représenté par le directoire franco-allemand. Le pouvoir continue de rester entre les mains de Londres, Paris et Berlin qui refusent la cession de leur souveraineté ». En fédéraliste convaincu, Cercas fustige l’Europe des Nations : « A cause de cela, il n’y a pas de gouvernement économique en Europe. En cas de crise, des institutions comme le FMI et la BCE décident pour nous. Mais ce n’est pas l’Europe ça ! La BCE, ce sont les gouverneurs des banques nationales. C’est de la faute des États membres qui ont refusé de donner plus de pouvoir au Parlement européen. Le manque de pouvoir de Bruxelles explique cette crise ».

Il se positionne non pas comme un euro-sceptique, mais comme quelqu’un qui critique pour faire avancer les choses. « L’Union Européenne est inachevée, il y a une Union Économique avec un centre qui prospère au détriment de la périphérie. On n’a pas de projet de défense commune non plus. En 1954, Les Français n’ont pas voulu d’une armée et d’une politique de défense européenne. C’est pour ça qu’aujourd’hui nous n’avons pas de capacité d’action en Ukraine ou en Palestine.  Nous sommes des nains politiques à côté de Wall Street, une petite fourmi dans ce monde gigantesque ».

L’eurodéputé espagnol termine son raisonnement en parlant du fédéralisme et de ses bienfaits : « Je suis clairement pour une Europe fédérale qui permettra de gouverner démocratiquement sur une zone qui comprend 500 millions d’habitants au lieu d’être gouvernée par la City, Wall Street ou Shanghai. Ne soyons pas dupes. Avec une Europe fédérale, il y aurait une mutualisation de la dette qui aurait fait baisser les taux d’intérêts, rassuré les marchés financiers et mis fin à la spéculation contre l’Espagne, la Grèce, le Portugal par exemple. »

L’horloge tourne, l’agenda d’un eurodéputé est calibré à la minute près, les assistantes d’Alejandro Cercas lui font comprendre en espagnol qu’il est temps de prendre congé. Il tient à conclure avant de passer à d’autres dossiers : « Rappelez-vous que c’est le manque d’Europe qui permet toutes ces barbaries. Nous revenons dans un état d’esprit du chacun pour soi et du repli sur soi, le point de départ des guerres mondiales. Ce n’est pas Bruxelles notre problème. Le problème c’est de croire qu’un pays de 65 ou 80 millions d’habitants peut se sauver seul, au détriment des autres pays européens, dans une économie mondialisée alors que la finance est le maître du monde ».

Balla Fofana et Jonathan Sollier

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