Bondy Blog : Quel est votre réaction face à l’épidémie de tuberculose à Clichy sous Bois ?

Ségolène Royal : La tuberculose est une maladie de la pauvreté. Il y a d’ailleurs d’autres pathologies de la pauvreté liées aux substances toxiques dans les habitations. C’est inquiétant, ça veut dire aussi qu’il y a un recul de l’accès à la santé, un durcissement des conditions de vie. Je veux voir installer dans les quartiers populaires, comme dans les zones rurales,  des dispensaires. L’accès à la santé doit être facile et à proximité parce que ça coûte moins cher de prévenir les problèmes de santé que de les guérir.

Vous répétez souvent, « les banlieues ne doivent plus être un problème, mais une partie de la solution. ». Qu’est-ce que vous mettez concrètement derrière ce slogan ?

Concrètement, les banlieues doivent faire pleinement partie des cinq priorités qui sont les miennes. Il n y a pas d’un côté les banlieues et après les autres priorités. Il faut aborder la question de manière transversale. Faire que les banlieues participent pleinement et puissamment à des objectifs. Il faut faire de la France un pays d’entrepreneur et les banlieues doivent participer à la création d’entreprises. De même, pour la révolution écologique, les banlieues doivent être à l’avant-garde. En fait, les banlieues doivent être au cœur et au centre de tous les sujets, de la sécurité à l’éducation. L’idée, c’est que l’énergie vitale qu’il y a dans les quartiers doit être mobilisée de façon positive pour faire avancer la France.

En 2007, la jeunesse des quartiers populaires, qui boude traditionnellement les urnes, s’était mobilisée pour vous. Etait-ce un vote pro-Royal ou un vote anti-Sarkozy?

Je pense que c’était un vote pro-Royal. Les habitants des quartiers sentent mon engagement et ma vérité, mes convictions profondes. J’ai un lien particulier avec l’électorat populaire, il suffit de venir avec moi dans les quartiers pour s’en convaincre.

Pensez-vous  pouvoir de nouveau rassembler cet électorat, notamment dans le cadre de la primaire socialiste ?

Oui, car j’ai continué à aller dans les banlieues qui ont été cruellement déçues par le résultat de l’élection présidentielle. J’étais consciente du désespoir et de la déception. Je suis restée au contact des quartiers populaires pour leur dire de ne pas perdre espoir et qu’on allait reprendre ensemble le fil de l’histoire. Il faut absolument que l’électorat populaire vienne voter. Il doit être présent. C’est plus qu’une primaire socialiste, c’est une primaire citoyenne. C’est le premier tour de l’élection présidentielle. Le plus dur pour le parti socialiste sera d’être au second tour. Nicolas Sarkozy à tout intérêt à se retrouver face à Marine Le Pen au second tour. Je pense que je suis la mieux placée pour faire barrage au FN. Justement grâce au vote de l’électorat populaire.

A Montpellier, l’un de vos meetings a été perturbé par des femmes voilées. Que s’est-il passé ?

Il s’agissait d’une association d’intégristes qui est d’ailleurs parfaitement identifiée comme telle. On les a délibérément laissés entrer parce que je ne peux pas dire que je fais de la démocratie participative et ne pas laisser entrer tout le monde. Les intégristes  préfèrent que les politiques ne viennent pas en banlieue pour pouvoir dire ensuite qu’on les abandonne.

La gauche n’a-t- elle pas manqué de courage sur les questions de citoyenneté. Sur la laïcité notamment?

Non, pas tellement sur la laïcité. En revanche, en matière de sécurité, nous n’avons pas toujours été en phase avec les aspirations populaires. Je pense que je suis crédible sur la question car je n’ai jamais lâché le thème même lorsque j’étais critiquée par certains socialistes. C’est une question majeure que l’on doit empoigner et ne surtout pas laisser à la droite.

Mais comment se différencier de Nicolas Sarkozy sur ce thème ?

Je me différencierai de la droite par l’efficacité. Le résultat des politiques sécuritaires est catastrophique et moi j’obtiendrai des résultats. J’ai trois propositions. Premièrement, créer une police judiciaire de quartier présente le week-end et le soir. Deuxièmement, faire de la prévention précoce dès l’école. Troisièmement, faire l’encadrement militaire éducatif des mineurs délinquants.

Justement le président de la République n’a pas hésité à reprendre cette proposition…

Je pense que ça fait 5 ans de perdus. Si c’est une bonne idée pourquoi ne pas l’avoir appliquée tout de suite. Malheureusement, je crois que c’est une nouvelle fois un effet d’annonce.

Nicolas Sarkozy était également pour la détection précoce des délinquants…

Là, il ne s’agit pas de détection, mais de prévention avant la délinquance. C’est le repérage de l’absentéisme scolaire ainsi que des troubles de comportement chez des enfants livrés à eux-mêmes et dont les parents sont en grande difficulté. Il s’agit d’épauler très rapidement ces enfants  et les faire réussir à l’école malgré les difficultés de leurs parents. C’est relever le défi républicain de la réussite scolaire des enfants. C’est pour ça que je propose les internats scolaires de proximité dans les quartiers. Ce  qui ne disqualifie pas les parents et permet de donner aux enfants un encadrement éducatif périscolaire de manière précoce.

Justement, quelles sont vos propositions concernant l’école ? Partagez vous la proposition de François Hollande de rétablir l’intégralité des 70 000 postes supprimés durant le quinquennat Sarkozy…

Ce qu’on pourra faire tout de suite, c’est geler la suppression des postes et rétablir la formation des enseignants. Il faut commencer par remettre des enseignants là où on en a vraiment besoin. C’est vrai dans le domaine de l’école, c’est vrai dans le domaine de la santé. C’est vrai dans le domaine de la sécurité.

Aujourd’hui, les collèges de banlieue sont ghettoïsés  et souffrent de l’absence de mixité sociale. La suppression de la carte scolaire a accru cette ségrégation territoriale puisque les bons élèves préfèrent partir. Pourtant en 2007, vous étiez favorable à l’assouplissement de ce dispositif…

Le problème de la non mixité est beaucoup plus grave que celui de la carte scolaire. Ce n’est pas la carte scolaire qui va régler ça. Il faut donner plus à ceux qui en ont moins. C’est à dire, faire des collèges d’excellence en banlieue. Il faut stabiliser les enseignants dans les quartiers en reconnaissant leur travail par une revalorisation financière. Le véritable problème des équipes pédagogiques, c’est le turn-over. Les enseignants, une fois arrivés dans les quartiers difficiles, n’ont qu’une envie, c’est d’en repartir. Or, c’est là que le défi éducatif est le plus important. Il faut mettre dans les quartiers, les enseignants les plus chevronnés.

Vous parlez d’en finir avec l’orientation par l’échec et  promettez d’établir l’égale dignité des filières. Cela passe-t-il par la fin du collège unique ?

Moi, je ne crois plus aux réformes qui sont faites par des slogans. « Pour ou contre le collège unique ? » Je crois que le défi de l’éducation aujourd’hui, c’est de faire réussir tous les élèves et valoriser toutes les filières de réussite. Il faut donner la même dignité de reconnaissance à un jeune qui va recevoir un BEP ou un CAP, qu’à un jeune qui va dans l’enseignement supérieur. Ce qu’il faut, c’est du travail après l’effort scolaire. S’il y a du travail après l’effort scolaire, toutes les filières seront valorisées. Pour cela, je propose un pacte national pour l’emploi des jeunes. Dans ce pacte, les entreprises auront l’obligation de prendre des jeunes en alternance en contrepartie des aides publiques. Il y aura une obligation pour toutes les entreprises de prendre des jeunes en alternance quelque soit le niveau d’étude.

Lors du premier débat de la primaire, les observateurs s’attendaient à un coup d’éclat de votre part. Ils ont été surpris par votre sobriété. Etait-ce une stratégie délibérée ?

Bien sûr c’était volontaire. C’était la vérité, la solennité du moment. Moi, je ne suis pas là pour faire l’animatrice de soirée parce que les éditorialistes parisiens auraient décidé que je devais faire la provocatrice du jour. Je suis dans la perspective d’être présidente de la République. Donc, je ne vais pas monter sur les tables pour faire la rigolote ! Laissons les éditorialistes distribuer les bonnes et les mauvaises notes. L’important, ce sont les gens qui vont venir voter. Et de ce point de vue je n’ai que de bons retours.

On vous a tout de même senti très crispée, très tendue… Le souvenir des critiques et des attaques essuyées durant la campagne de 2007 était-il présent à votre esprit ?

Ce qui est étonnant, c’est que je n’étais pas du tout crispée ou stressée. Mais c’est vrai qu’on me l’a dit…

Avec vous, Arnaud Montebourg est le seul à proposer un nouveau logiciel en rupture avec la mondialisation néolibérale. N’est-il pas finalement votre principal concurrent dans cette primaire ?

J’ai fait des propositions bien avant lui. Je me réjouis qu’il les rejoigne.  Dès 2008, dès la première crise financière, j’ai  proposé une réforme bancaire et un autre système que j’appelle l’ordre international juste et l’ordre social juste. Vous voyez qu’il y a beaucoup de choses qui sont récupérées. Mais, c’est bien qu’Arnaud me rejoigne.

Vous prônez le retour d’un Etat fort capable de mettre les banques au pas. Est-ce toujours possible aujourd’hui dans une économie ouverte ?

C’est non seulement possible mais indispensable, sinon la crise va s’accentuer. L’Etat doit rentrer au capital des grandes entreprises stratégiques. J’étais à Gandrange ce matin où l’Etat laisse partir et délocaliser toute l’industrie lourde de Moselle.  Si je suis élue, j’arrêterai ça, j’empêcherai ça. Ce qui chapote tout ça, c’est la réforme bancaire. Tant que les banques seront au service d’elles-mêmes, ce sera très difficile de résoudre le déficit et la dette. C’est pour ça que c’est ma première priorité.

Mais quel sera exactement le pouvoir du nouveau président Français face à L’Union Européenne, la BCE, l’OMC ou encore le FMI ?

C’est la vraie question. La politique a des  marges de manœuvre. Ceux qui font croire à l’opinion qu’il n’y a plus de marges de manœuvre, c’est pour pouvoir continuer comme avant. Tous les matins, on dit aux Français, il y a la dette, le déficit, la mondialisation, l’exigence du marché. On se réveille le matin, on entend : « Qu’est-ce qui va rassurer les marchés ? » Nous ne sommes pas là pour rassurer les marchés. Nous sommes là pour mettre les marchés au service du progrès humain. Je m’inscris farouchement en faux contre  ce matraquage d’un discours qui consiste à laisser croire qu’il n’y a plus de marges de manœuvre. Les Etats ont encore des capacités d’action et doivent en reconquérir.

Pourrez-vous convaincre vos partenaires européens ?

Oui, c’est pour cela que je suis candidate à l’élection présidentielle…

Comment?

Par la volonté politique, par l’appui sur les opinions publiques mondiales. Le Premier ministre grec n’attend que ça, qu’un dirigeant européen tape du poing sur la table et  dise : « Maintenant ça suffit ! ». Il faut bien qu’un pays fasse un pas en avant, comme cela avait été fait pour la construction de l’Europe et de l’Euro. A un moment, on avance et on entraîne les autres. Il faut maintenant créer un gouvernement économique européen. L’objectif de l’Europe était de faire le bonheur des peuples et de donner du travail aux gens. L’objectif a été perdu en chemin. Il faut reprendre la main, faire une Europe plus forte qui ne subisse plus les délocalisations et la concurrence des pays à bas salaire, changer le statut de la banque centrale européenne pour qu’elle soit aussi au service de la création de l’emploi et de la relance de l’activité.

Propos recueillis par Alexandre Devecchio

Photo : Ségolène Royal à  Mantes-la-Jolie (Yvelines). Crédits: Razak /DA.

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