« Désolé, Ségolène n’arrive qu’à 20 heures », avertit, dès le hall d’entrée, un des organisateurs. Pourtant, depuis plusieurs jours, les murs d’Aubervilliers sont pleins d’affiches annonçant l’évènement, « Ségolène Royal, à l’école Condorcet, mardi 4 mars à 19 heures ». C’était précis, prévu, mais qu’importe, c’est Ségolène, on peut bien attendre une heure de plus !

La salle est archipleine, les gens entassés. Il n’y a plus un centimètre carré de libre. Un homme étiqueté d’un badge « Désir d’avenir », se plaint : « Fallait l’dire à la ville, il n’avait qu’à nous donner une salle plus grande ! » Puis rapidement, un chauffeur de salle s’empare du micro, les fans se prépare à accueillir « la plus belle femme », dixit l’animateur bientôt en transe.

En attendant, il passera la parole aux députés Daniel Goldberg (PS) et Alain Lipietz (Verts), ainsi qu’au candidat socialiste de La Courneuve Stéphane Troussel, et à quelques membres de la liste de Jacques Salvator, candidat socialiste à la mairie d’Aubervilliers. Ce pour ce dernier que Ségolène fait le déplacement. Mais les jeunes et les vieux ne veulent voir qu’elle ! A peine six ou sept ans, un petit garçon est en plein rêve : « Elle va venir juste là, devant moi… »

L’arrivée se précise. « Ségolène est très proche, mais le seul souci c’est qu’il faut dégager l’entrée et lui faire un passage », annonce l’animateur de la soirée. Il ne manquait plus que ça, après une heure vingt de retard ! Les photographes, caméramans, ou autres journalistes avec bloc notes débarquent. C’est bon signe ! Et puis voilà, « je vous demande une standing ovation », hurle le micro. Musique à fond, les flashs crépitent, les you-you, ou les slogans « Ségolène, présidente » se font entendre. « La Madone » est dans la place ! Elle sourit et fait des signes à une foule excitée heureuse de la voir, « celle qui s’est battue pour nos quartiers », précise une jeune femme.

« Veuillez garder votre place ! » C’est peine perdue ! Le calme revient toutefois peu à peu. Salvator s’empare du micro pour présenter les grands piliers de son programme, Ségolène est à ses côtés, les plus petits à ses pieds, avec leurs portables, pour la photo souvenir. Mais encore des grognements au fond de la salle : « On voit rien, dégagez ! », « Poussez vous, ***** ! », « Le garçon en bleu, là, pousse toi ! » L’ambiance est vraiment surchauffée. Le service d’ordre tente de calmer les esprits avec des « chut » interminables !

On parle sur l’habit de « La Madone », son sourire éclatant, sa bonté. Le discours de Salvator importe peu. C’est son tour, la tribune est à elle, l’assistance est avec elle. Elle est en terrain conquis et le sait. Royal commence par remercier les électeurs ayant voté pour elle aux présidentielles (plus de 60%) puis elle passe à l’offensive contre son grand ennemi Sarkozy. La salle hue « le malpoli, qui demande plus d’éducation à l’école et n’est même pas capable de parler correctement à un pauvre citoyen au Salon de l’agriculture ». Sans grande surprise, Ségolène promet « une ville propre » avec son « ami Jacques ».

Soudain, la lumière disparaît, la salle se retrouve dans le noir, plus aucun mot, même au micro ! Après quelques secondes de stupeur, « la lumière revient sur Aubervilliers et avec Jacques Salvator ! ». Quel sens de la repartie ! Le discours achevé (peut-être écourté après cet incident), un troupeau impressionnant se met en route, direction la voiture. Une longue marche mouvementée.

« Doucement, doucement, calmez-vous, elle étouffe ! », crient les gros bras qui l’encerclent. Suffocation immédiate ? Certains tombent à terre, d’autre tentent de l’approcher, de la toucher. Le micro sur « REC » nous partons à la conquête Royal avec nos questions en tête. Un bouquet de fleurs à la main, on s’agrippe : « Madame Royal, pour le Bondy Blog, pourquoi avoir été voir Georges Frêche ? » (président du conseil régional de Languedoc-Rousillon, exclu du PS pour ses déclarations sur les Noirs dans l’équipe de France de football). Elle dit qu’elle a simplement été voir un « ex-maire de Montpellier ». Mais en si bon chemin, nous répliquons : « Et ses propos racistes ? » Elle fait mine de ne pas entendre, nous augmentons le volume, « et ses propos racistes ? ». « Il est passé en justice et a été relaxé.»

Le troupeau de plus en plus impressionnant bloque toute la circulation, la police nationale est appelée en renfort. Les gardes du corps et quelques volontaires ne tiennent plus, alors la tension monte. « Arrête, ****, dégage, laisse-la, c’est que Ségolène ! », nous interpelle un « désireux d’avenir » en nous tirant en dehors du troupeau. « Mais c’est interminable ce bordel, elle est où sa voiture ? », se plaignent plusieurs personnes. Elle est là, la bagnole ! Derniers moments en terre conquise avant de repartir dans le monde barbare de la politique. « Ségolène, présidente ! », hurlent les Albertvillariens, en tapant sur sa voiture. « La Madone » est vraiment au top … à Auber !

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah

Mehdi et Badroudine

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