Il y a en Corse, à l’entrée du col de Teghime,  dans la région de Bastia, une grande stèle en pierre écrite en deux langues. Une simple pierre qui accueille deux mémoires. Elle se dresse seule, presque perdue au cœur du maquis depuis 69 ans.

Les gens de la région s’étaient dit, à l’époque, qu’il fallait marquer un peu le coup. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on se libère des nazis. Gravée sur la pierre, une prière est adressée à Dieu. Deux textes identiques écrits en français, et en berbère, la langue incompréhensible que parlait le libérateur.

Un petit mot pour que ces soldats d’Afrique sachent, en passant ici sur le chemin du retour, que tous les montagnards du monde partagent ce sixième sens, leur langue universelle : le sens de l’honneur. Qu’ils sachent que les frères de Napoléon donneront plus volontiers un bras plutôt que d’être ingrat.

Sur leur stèle, les Corses libérés ont écrit ces mots : « Remplis du souvenir d’une lumière unique, leurs yeux se sont fermés aux brumes d’Occident. Seigneur, permettez que les durs guerriers de Berbérie qui ont libéré nos foyers, et apporté à nos enfants le réconfort de leurs sourires, se tiennent contre nous, épaule contre épaule, et qu’ils sachent, ô qu’ils sachent Seigneur, combien nous les avons aimés ».

Corses et Berbères, enfants peu choyés de deux civilisations à qui ils ont pourtant donné quelques empereurs, se sont donc un jour aimés, malgré tout ce qu’on a dit. C’était le 4 octobre 1943. Les soldats du deuxième Groupement de Tabors marocains entraient victorieusement dans Bastia, après deux jours de violents combats contre les soldats de la Reichsfuhrer SS. Un petit bout de France venait enfin d’être libéré.

Que faisaient donc ces soldats en Burnous du côté de Bastia ?  Ils venaient d’un autre monde, d’une autre civilisation ? Beaucoup appartenaient à la tribu des Aït Seghrouchen, Arabes berbérisés du fin fond de l’Atlas. Ils ne savaient même pas que la Corse existait avant qu’on ne les envoie faire la Seconde guerre mondiale. Leur univers se réduisait avant cela à trois lieux : leur vallée, le Maroc et au loin, très loin : La Mecque. Et c’était comme ça depuis des siècles. C’était avant de débarquer sur les rivages de l’Ile de Beauté, poussés par le souffle de la liberté.

Ces montagnards qui peuvent passer l’hiver avec une tomate cerise dans le ventre, étaient des recrues de choix pour l’armée française de la Libération. Elle ne s’y était pas trompée.

« Ô qu’ils sachent Seigneur, combien nous les avons aimés ».

C’est embêtant les stèles en pierre, ça reste, ça évoque. On ne peut pas les essuyer avec sa crache. Ce qui est écrit ne s’enlève plus. Du coup, Claude Guéant il peut continuer à dire que, dépassé Poitiers, les civilisations ça vaut rien, et que la religion des musulmans pose problème. L’écho que lui rendra le col de Teghime risque fort d’être un gros mot. En corse ? En berbère ? Ou en français ?

Les brèves de comptoir du ministre de l’Intérieur qui explosent  tous les lundis dans la presse, je m’y suis fait à la longue. Qu’il parle donc.

Moi je pense à cette stèle qui domine les hauteurs de Bastia, écrite dans deux langues différentes, fruit de  civilisations qu’on essaye aujourd’hui d’opposer. En vain.

En attendant de trouver l’espoir dans le futur, je le trouve donc dans le passé.

Idir Hocini

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