Le Bondy Blog : Début octobre, le ministre Gérard Collomb a été le troisième ministre à quitter le gouvernement. De quoi ce nouveau départ est-il le signe?

Sonia Krimi : Avec Gérard Collomb, en fait, nous sommes d’accord sur les objectifs : mieux répartir les richesses, mieux accueillir. Je regrette qu’il soit parti. Cela étant, ce départ, ce n’est pas la fin du monde. Ce n’est certes pas sympa pour les policiers d’avoir un chef qui n’a pas envie de rester mais le départ de Gérard Collomb ne signifie pas l’arrêt des opérations policières ni de l’administration. Cela affaiblit notre position, c’est peut-être un signe de quelque chose – qu’il faut s’ouvrir, accepter les avis différents – mais ce n’est pas une crise : nous trouverons quelqu’un d’autre.

Le Bondy Blog : Vous avez été en opposition avec lui lors des débats sur la loi asile et immigration. Que pensez-vous de la politique migratoire de la France ?

Sonia Krimi : La France a une position ambigüe au sujet de l’immigration. Il n’est pas difficile de paraître humain face aux Hongrois ou à Salvini… Tout dépend du degré d’humanité qu’on veut atteindre. On ne peut pas donner de leçons aux Européens avant de régler une partie du problème chez nous. En fait, quand on n’a pas envie de régler le problème, on dit que c’est un problème européen. L’Europe s’intéresse au nombre de pots de harissa dans votre frigo, elle doit aussi être capable de mener une politique claire. Il faut savoir si on veut une Europe des nations ou une Europe fédérale. On doit avoir une politique européenne plus ou moins proche, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

La politique d’immigration est devenue un problème car on ne l’a pas gérée

Le Bondy Blog : Comment la France pourrait-elle régler la question de l’immigration?

Sonia Krimi : On ne peut pas empêcher les gens de vouloir une vie meilleure. La politique d’immigration est devenue un problème car on ne l’a pas gérée. Il faut régler le problème à la source : on passe notre temps à donner de l’aide publique au développement. Plutôt que de donner de l’argent pour se sentir mieux, il faudrait créer les conditions pour pousser les pays vers la démocratie. Les Africains ont des richesses naturelles et humaines, ils n’ont pas besoin de nous là-dessus. Ce dont ils ont besoin, c’est de cadre pour que ces richesses soient réellement utilisées : arrêter de soutenir les régimes corrompus, aider à la démocratie, nourrir des relations avec les Parlements…

Le Bondy Blog : Les migrants ont été la cible de violences de la part des forces de l’ordre… Quelle mesures faudrait-il prendre pour éviter que ces violences se reproduisent ?

Sonia Krimi : On laisse les policiers faire notre sale boulot. Ce ne sont pas des gens horribles : comme partout, il y en a qui dépassent les limites. Ce sont surtout des gens qui manquent de formation, qui ne se rendent pas compte de l’impact qu’ils ont sur la société; c’est une punition que de les envoyer directement dans des lieux où il devrait y avoir des agents expérimentés et qui ont cette fibre humaine.

On fait des lois, on travaille sur les symptômes et pas assez sur les causes, sur les racines

Le Bondy Blog : C’est Richard Ferrand, donc de nouveau un homme, qui a été élu à la tête de l’Assemblée nationale. Vous espériez voir une femme à ce poste. Est-ce que la promesse du président de donner davantage de pouvoir aux femmes était finalement une promesse en l’air?

Sonia Krimi : Le président de l’Assemblée nationale est un homme. Nous avons un président homme, un premier ministre homme, un président du sénat, un délégué général LREM, un président du groupe LREM à l’Assemblée… Je ne veux pas recevoir de leçons de parité de la part de Marine Le Pen. J’espère que nous nous améliorerons dans le futur pour ne pas rester qu’à des promesses. Je me suis battue pour que Barbara Pompili soit élue à la présidence de l’Assemblée nationale. J’aurais voulu qu’on commence par ce symbole mais ça n’a pas eu lieu.

Le Bondy Blog : Vous avez critiqué deux lois, que le gouvernement présente comme des avancées : l’allongement du délai de prescription des crimes sexuels sur mineurs et la loi contre le harcèlement de rue. Qu’est-ce qui vous dérange dans ces lois?

Sonia Krimi : Le harcèlement de rue est un problème dans quelques quartiers seulement, on n’avait pas à faire une loi pour ça et punir dans des endroits où la vie est déjà difficile. Pour moi, ce n’était pas la priorité. De plus, on a déjà du mal à qualifier le harcèlement, alors le harcèlement de rue… On travaille sur les symptômes et pas assez sur les causes, sur les racines. J’étais aussi contre le fait d’allonger le délai de prescription des crimes sexuels sur mineurs de 20 à 30 ans parce qu’on ne fait pas de lois d’opportunités. Après si longtemps, il n’y a plus de preuves. Donc à moins de mettre des prêtres à la place des magistrats pour un jugement moral… Et avec toute la bienveillance que j’ai pour ces femmes, les tribunaux français ne sont pas des cabinets de psy. Je ne souhaite pas que les tribunaux soient alourdis. Arrêtons de voter des lois et appliquons celles qui existent.

L’affaire Benalla était une erreur grave, cela donne l’image d’un pouvoir qui fait perdre la tête

Le Bondy Blog : Les mesures prises pour faire progresser les droits des femmes sont-elles à la hauteur de l’enjeu?

Sonia Krimi : Il y a beaucoup de choses faites contre les violences faites aux femmes mais ce n’est pas suffisant. Marlène Schiappa travaille, le budget n’a pas diminué contrairement à ce qu’on dit mais il n’a pas explosé non plus. Mais il y a d’un côté les moyens pour faire évoluer la société d’un côté, et de l’autre la culture de cette société. Les femmes violentées continuent à être rejetées – par exemple, une femme cadre ne va pas dire si elle est violentée car c’est mal vu. Il reste un écart de salaire entre les femmes et les hommes; en entretien d’embauche, on continue à demander aux femmes si elles ont des enfants, il est très difficile d’avoir une place en crèche… Pour moi, les droits des femmes se sont même dégradés sur les dix, vingt dernières années, avec la diffusion via les réseaux sociaux d’une image de la femme autour de laquelle il y a beaucoup de sexe. Malheureusement, c’est cela qui devient un exemple pour nos jeunes filles, pas les Simone Veil. Les droits des femmes avancent par la loi certes, mais il y a aussi toute une éducation civique à faire autour, sinon, le plafond de verre continuera d’exister.

Le Bondy Blog : Vous avez rapidement qualifié l’affaire Benalla de « grave erreur. »

Sonia Krimi : L’affaire Benalla est une affaire grave, pas une affaire d’Etat. C’est arrivé alors que nous avions passé beaucoup de temps à expliquer la moralisation de la vie politique. Je me suis moi-même séparée de collaborateurs parce qu’ils traitaient mal les gens. C’était une erreur grave, cela donne l’image d’un pouvoir qui fait perdre la tête.

Quand j’étais jeune, j’avais honte de mes parents parce qu’ils étaient pauvres : nous n’avions pas de grande maison, nous ne partions pas en vacances. Plus tard, j’ai eu honte d’avoir eu honte

Le Bondy Blog : Vous avez été élevée en Tunisie par un père ouvrier et une mère au foyer. Votre famille a-t-elle encouragé vos choix d’émigration et d’études?

Sonia Krimi : Ma famille m’a énormément poussée à faire des études. Si je suis là, c’est grâce à l’éducation de mes parents. Ils m’ont donné la force de me battre. Je n’ai pas de plafond de verre. Quand j’étais jeune, j’avais honte de mes parents parce qu’ils étaient pauvres : nous n’avions pas de grande maison, nous ne partions pas en vacances. Plus tard, j’ai eu honte d’avoir eu honte. Quand on grandit, on comprend que les parents ont fait avec ce qu’ils pouvaient, avec ce qu’ils avaient. Ma mère me disait que j’étais une grande gueule, elle avait peur que ça m’attire des problèmes en Tunisie. Alors je suis partie, seule : j’ai vendu mes affaires et j’ai démarré avec 2 000€ en poche. C’était le début de l’aventure. Je ne parlais pas très bien français, ça n’a pas été facile au départ. Mais j’ai beaucoup travaillé et j’ai décroché deux masters et un doctorat –  pour mon père, c’était le summum ! Je crois énormément à la valeur travail mais aujourd’hui, la valeur travail ne paie pas en France.

Unité ne veut pas dire conformité, sinon, dans cette Assemblée, nous ne serions que des ombres sans colonne vertébrale

Le Bondy Blog : En politique, vous assigne-t-on souvent à votre identité d’immigrée ?

Sonia Krimi : De moins en moins, parce que je parle d’autres sujets. Reste qu’il y a toujours des conseillers politiques pour me dire qu’il faut qu’on m’identifie sur d’autres sujets que l’immigration. Mais l’immigration, c’est moi aussi ! C’est comme si on me disait : ‘tu es une femme mais ne défends pas les femmes !’ Ca ne peut pas fonctionner. Si je ne parle pas de l’immigration, qui va le faire?

Le Bondy Blog : On vous qualifie de frondeuse. Vous reconnaissez-vous dans cet adjectif ?

Sonia Krimi : Je ne me sens pas frondeuse, je n’ai pas le sentiment de marquer des buts contre mon propre camp. Unité ne veut pas dire conformité, sinon, dans cette Assemblée, nous ne serions que des ombres sans colonne vertébrale. Je déteste les courtisans – quand vous avez le pouvoir, les courtisans vous font perdre la tête. Mais je suis révoltée, pas révolutionnaire. Sur la loi asile et immigration, je n’ai pas réussi à convaincre mes collègues : dont acte. Quand je vois l’agressivité avec laquelle on me parle, je me dis qu’on a beaucoup de chemin à faire. Quand on m’insulte, j’envoie des fleurs !

Le Bondy Blog : Vous regrettez certaines de vos positions divergentes? 

Sonia Krimi : Je ne regrette rien ! Si c’était à refaire, je serais peut-être plus diplomate.

Le Bondy Blog : Aujourd’hui, LREM, est-ce encore le positionnement politique idéal ?

Sonia Krimi : Je suis plus attachée à l’égalité, à la justice sociale, qu’à la liberté. Au sein de LREM, beaucoup me qualifient comme étant de gauche. Chez LREM, il y a des sensibilités de gauche et de droite, les nier serait une catastrophe. L’idée n’est pas d’effacer nos différences mais de travailler ensemble. Il n’y a pas une disparition de la gauche et de la droite, mais il peut y avoir une recomposition à voir dans le futur. Reste à voir si cette expérience de députés de gauche et de droite réussira vraiment à sortir des projets de loi qui améliorent réellement la vie des citoyens, ou si c’est un groupe qui va pencher plus à droite qu’à gauche et laisser des personnes de gauche qui ont voté pour nous – dont beaucoup disent, d’ailleurs, qu’ils le regrettent. J’espère que nous réussirons à rétablir une forme de justice sociale. Il y a énormément de personnes comme moi dans En Marche, qui ont ce sens de la justice sociale, qui ne passent pas leur temps à dire que c’est le problème de l’autre, des immigrés. Après les immigrés on va passer aux handicapés, puis aux femmes, puis aux malades… Non, ce n’est pas sérieux pour un continent de 500 millions de personnes de trembler à chaque fois qu’il y a 50 immigrés qui arrivent ! Dans notre électorat, il y a des personnes de gauche qui ont voté pour nous, et beaucoup aujourd’hui me disent regretter leur vote. Alors, j’espère que moi et d’autres personnes d’En Marche réussirons à rétablir un peu cette justice et à ne pas être dans cette violence. Je ne la souhaite pas, j’essaie de modérer ce que je dis, de dire sans humilier l’autre, c’est très important. Quand je parle de l’immigration on touche a tout le monde, à tous les Ahmed, Nacéra qui sont là, aux Rodriguez, Pedro, Antonio. Je reçois plein de lettres de personnes qui m’écrivent et me disent : »heureusement que vous dites que l’immigration, c’est pas que ça ». Eh bien oui, l’immigration c’est moi aussi, regardez ma gueule !

Le Bondy Blog : Quels sont vos projets à long terme?

Sonia Krimi : J’ai l’intention de rester en politique et de rendre service aux gens. Un mandat municipal m’intéresserait, parce qu’il touche vraiment la vie des gens.

Le Bondy Blog : Vous dites être intéressée par un mandat municipal…

Sonia Krimi : Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le pouvoir pour le pouvoir mais le pouvoir pour faire quelque chose. Ce sont les politiques qui décident de votre vie, ce que vous mangez dans votre assiette, la qualité de votre rue, l’horaire d’ouverture de votre crèche… donc à un certain moment il faut être un élu. Mon objectif est d’emmener avec moi un maximum des gens qui sont habités par cette volonté d’aider l’autre; ce n’est pas une gloire personnelle, je fais partie des gens qui gagnaient bien leur vie avant et trouveront un job après sans problème. Ce n’est pas une carrière personnelle, c’est vraiment très important de rendre service aux gens. Effectivement, un mandat municipal m’intéresse, parce qu’un mandat municipal, c’est la vie des gens, vraiment. Je ne dis pas qu’ici ce n’est pas la vie des gens, mais ici, cela met du temps, cela passe par les ministères, puis par l’administration, la région, le département, la communauté… Quand vous êtes maire, c’est la propreté des rues, l’accessibilité des handicapés, vous appliquez la loi. C’est les crèches, aussi… Je suis obsédée par cette histoire de crèche, peut-être parce que j’ai envie d’avoir un enfant, mais je me dis : comment font les mères quand elles bossent?

Le Bondy Blog : Où avez-vous l’intention de vous présenter?
Sonia Krimi : Je vous dirai (rires)

Le Bondy Blog : Vous êtes amie avec l’écrivain Pascal Bruckner, qui vous appelle l’”anti-Bourdieu”. Une amitié un peu inattendue?

Sonia Krimi : Un jour un média m’a demandé avec qui je voudrais dîner. J’ai répondu : “Eric Ciotti” (rire). On s’entend très bien dans la vie de tous les jours, même s’il y a beaucoup de sujets sur lesquels je ne suis pas d’accord avec lui. C’est la même chose avec Pascal Bruckner. Quant au surnom, Bourdieu disait que dans le système social, on se ressemble tous, ce qui n’est pas faux : la reproduction sociétale existe. Mais je suis une anti-Bourdieu car il faut casser les codes, sans humilier les gens, en les respectant. 

Propos recueillis par Sarah SMAÏL

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