C’est pas le moment. Avec les banlieues – entendez les Noirs et les Arabes – ce n’est jamais le moment. Depuis qu’il a été nommé commissaire de la République à la diversité et à l’égalité des chances, en décembre dernier, Yazid Sabeg fait la promo d’un rapport qui vole au-dessus de l’aéroport en attendant l’autorisation d’atterrir. Si cela continue, il – le rapport, pas le commissaire – va finir par se crasher. Tel un pigeon voyageur, Sabeg vole de radios en plateaux télé, avec ses statistiques ethniques sous le bras. Le problème, c’est que personne n’en veut. Pas le moment, on a dit.

Les stats, déjà, c’est barbant. L’ethnie, ensuite, ça fout la trouille. Et puis, c’est la crise : les urgences sont débordées, les pompiers font pimpon jour et nuit, le gouvernement cherche du pétrole. « Euh… et mes statistiques… – Pas le temps, Yazid, aide-nous plutôt à trouver du pétrole. » Encore un coup de Nicolas Sarkozy ! Le président a le chic pour monter des bidules à forte charge symbolique. Le problème, c’est qu’à l’arrivée, ça reste des bidules. La charge symbolique, elle, retombe en pluie fine et crée des mécontents. La météo, qui avait annoncé du soleil, a encore menti.

L’affaire des statistiques ethniques rappelle, dans sa gestion politique, la conduite du plan banlieue. Chacune de ces initiatives a eu droit à sa rampe de lancement, avec, à bord, un pilote d’essai. Bah oui, y a des risques. A l’été 2007, Fadela Amara a pris les airs et fait le tour des plages avec en queue d’appareil une banderole sur laquelle était écrit : « Le plan banlieue, j’y crois », son « Yes I Can » à elle.

Le consommateur-banlieusard à qui la marchandise était destinée, a trouvé que la soupe avait un goût de flotte. Ben oui, ça coûte super-cher, un plan banlieue, et le contribuable – euphémisme fiscal pour « Français qui en a marre de raquer pour les Arabes et les Noirs » – fut tout content d’apprendre qu’il n’aurait qu’un petit demi-milliard d’euros à débourser, et encore, la facture serait partagée par les ministères concernés sur leur budget régulier. Ni vu ni connu.

En décembre 2008, ce fut au tour de Yazid Sabeg de grimper dans son bimoteur, pour effectuer un tour des stations de montagne. Sauf que les statistiques ethniques, sur la raclette, ça passe pas. Les patates et les cornichons, oui, le comptage des origines, même anonyme et sur une base volontaire, non. Une idée, pourtant, qu’on suppose partagée par le président, puisque c’est pour la propager qu’il a nommé Sabeg. Seulement voilà, c’est la crise. Le gouvernement a fort à faire pour justifier le maintien du bouclier fiscal, on ne va pas encore lui demander de défendre un projet qui, mine de rien, remet en question les fondements de la République une et indivisible, fût-elle la survivance d’une réalité qui a perdu de sa superbe.

Mais ces principes républicains trouvent en Fadela Amara une ardente défenderesse doublée d’une farouche opposante à Yazid Sabeg. Entre la secrétaire d’Etat et le commissaire, c’est la haine cordiale. L’une et l’autre chassent sur les mêmes terres. Pas sûr qu’il y ait assez de gibier pour deux.

Alors, non, la « conjoncture », cette arme fatale, n’est pas favorable à l’institution de statistiques ethniques. Comme les émeutes de novembre 2007 à Villiers-le-Bel n’ont pas servi le plan banlieue de janvier 2008, les descentes de bandes dans les collèges et lycées en ce début d’année ne font pas de pub à l’adoption des idées portées par Yazid Sabeg. Décidément, les jeunes des cités ne savent pas jouer tactique. Dangereux engrenage : les violences appellent des solutions pour les banlieues, mais, par ailleurs, donnent des arguments à ceux qui demandent l’arrêt des combats avant d’entamer les négociations. Ça ne vous rappelle rien ?

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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