EUROPEENNES 2014. Sylvie Guillaume est députée européenne socialiste du grand Sud-Est. Elue en juin 2009, elle travaille sur les dossiers d’harmonisation européenne en matière de droit d’asile et de droits de l’homme. Interview.

Bondy Blog : Comme lors des dernières municipales, faut-il craindre une montée du Front national pour les élections européennes ? 

Sylvie Guillaume : Les sondages le montrent très clairement, les intentions de vote pour le Front national s’élèvent autour entre 20 et 24%. En France, la poussée est assez conforme à celle des municipales. Mais il faut signaler que les élections européennes sont des élections particulières, elles sont à un seul tour. On joue un atout immédiat, caractérisées aussi par le fort taux d’abstention ce qui renforce, mécaniquement, les gens qui se déplacent pour soutenir un parti. Logiquement, cela favorise une certaine montée des partis extrêmes, c’est aussi une élection où il y a un peu de vengeance ou de passage à l’acte sur tous les dysfonctionnements de la société. C’est un peu comme un défouloir. Et c’est d’ailleurs une élection où il y a énormément de listes, jusqu’à 15 dans certaines circonscriptions. Il y a donc le risque d’une dispersion des voix en faveur du Front national, car certaines voix se perdent vers les ‘petits partis’.

Mais il ne faut pas considérer ces élections sous le prisme français. Depuis plusieurs années, on le voit au Parlement européen, il y a une montée du nationalisme, des extrémismes, du populisme et quelques fois du fascisme et même du nazisme dans certains endroits. En Grèce, le parti néonazi (Aube Dorée) qui est devenu très fort ces dernières années. C’est un phénomène, un peu global, qui est très envahissant. Cette montée est certainement due au sentiment que l’Europe est loin des citoyens. Dans les faits, ce n’est pas juste. Mais on a un peu de mal à montrer que cela est faux. L’Europe est très présente dans le quotidien des Français en matière de consommation, des droits de l’homme et même en matière économique.

La visibilité de l’Europe n’est pas tout à fait claire. Il y a ce phénomène-là. Mais il y a aussi la crise financière et qui est devenue une crise économique et sociale. Et il y a une tendance à un repli sur soi et un retour aux valeurs traditionnelles et une rétractation sur un environnement très réduit. Et dans ces cas là, tout ce qui est de l’ordre du message un peu simple, comme c’est « l’Europe qui fait venir les étrangers », « L’Europe est une passoire » ou « une contrainte économique », emporte une adhésion importante.

Quand on parle d’Europe, l’expression « l’Europe forteresse » est souvent employée, à quoi fait-elle référence ?

Elle fait référence aux thèses d’ouverture complète des frontières pour les personnes qui trouvent que l’Europe est trop rétractée sur elle-même. Comme si l’Europe avait construit des murs sur son périmètre. Ce qui n’est pas faux à certains endroits. C’est le concept de l’Europe forteresse. C’est un sujet compliqué, car nous avons deux appréciations radicalement différentes d’une même situation. Pour la gauche de la gauche et les mouvements associatifs, l’Europe est une forteresse. Et pour la droite, c’est une passoire et pourtant c’est la même Europe. Le sujet est beaucoup plus compliqué que la qualification « de passoire » ou « de forteresse ».

Quelle est la politique actuelle de l’Europe sur l’immigration ?

Il faut savoir qu’une très grosse partie des politiques d’immigrations, notamment sur les visas et les séjours ne relève pas de l’UE, mais des Etats membres. Il faut bien avoir cela à l’esprit. L’Europe a une politique générale sur l’immigration et les liens avec les états tiers. Mais aussi, sur tout ce qui concerne le passage des frontières et la capacité d’intégration des Etats membres. Donc, c’est un peu une politique générale qui n’entre pas dans les détails concrets des visas et des titres de séjours en France comme ailleurs. J’ai coutume de dire sur cette politique, qu’elle est un peu sectorielle en matière migratoire. On a une politique sur les saisonniers par exemple, mais aussi sur l’asile, mais je la distingue de la politique d’immigration en ce qui me concerne.

En fait, nous avons des priorités et des textes politiques, les uns à côtés des autres, sans forcément avoir une vision panoramique. C’est ce qui fait défaut sur une réelle politique européenne d’immigration. Tous les Etats membres sont d’accord sur le fait que l’UE doit s’attacher à verrouiller ou en tout cas surveiller ses frontières extérieures. L’absorption des frontières intérieures dans l’espace Schengen fait que ce sont les pays en périphérie qui surveillent les frontières de l’UE pour tout le monde. Évidemment, il y a moins de passage directement en Grande-Bretagne ou en Suède, mais il y en a un peu. Certains pays sont soumis à des pressions plus importantes comme l’Espagne, le Portugal, l’Italie, Malte et la Grèce. Puis maintenant, la Bulgarie et la Roumanie demain, avec les événements en Ukraine.

Quel est le poids du Parlement dans les décisions en matière d’immigration face aux Etats membres ? 

Jusqu’à ces dernières années et plus précisément en 2010, le Parlement européen, dans le triangle institutionnel était considéré comme un organe de consultation et non pas comme un codécisionnaire sur les textes. Et c’était le cas notamment en matière d’immigration. Nous pouvions avoir les meilleures idées et construire les meilleurs textes possibles, si a un moment donné l’on décidait de se passer de l’avis du Parlement et bien l’on s’en passait. Cela a changé avec l’application du traité de Lisbonne depuis 2010, nous sommes colégislateur. Cela veut dire que le Parlement est à égalité avec le Conseil. Idem avec les Etats membres, si nous disons « non » et bien c’est « non ». Le poids va se construire au fur et à mesure que nous arrivons à démontrer aux Etats membres que nous sommes suffisamment forts et suffisamment cohérents pour telle idée et pas une autre. Là nous arriverons de manière intelligente à régler nos problèmes avec les Etats membres, si nous sommes en désaccord.

Quelles sont les nouvelles réglementations de la convention de Schengen ?

Il y a eu un changement effectivement dans la nouvelle réglementation notamment après le Printemps arabe et le passage de Tunisiens en Italie. Nous avions deux dirigeants européens Berlusconi et Sarkozy, qui a un moment donné, ont décidé, en ce qui concerne pour Berlusconi de donner des visas humanitaires permettant aux Tunisiens de partir vers d’autres pays, afin que l’Italie ne fasse pas son travail d’accueil. Quant à Sarkozy, il a décidé de faire fi des règles de Schengen et de rétablir des contrôles aux frontières entre l’Italie et la France. À part cet épisode-là qui s’est finalement réglé, il y a eu 200 personnes qui ont dû passer, ce n’est donc pas la fin du monde ! Mais, cela a quand même fait créer une importante agitation au Parlement.

À partir de ce moment-là, la Commission européenne nous a demandé de travailler sur une nouvelle règlementation de l’espace Schengen en nous posant diverses questions. Les règles sont-elles toujours adaptées ? Mais aussi, de savoir s’il fallait ou non rétablir les contrôles aux frontières ? Si oui, à partir de quel moment et de quel type d’affluence ? Tout cela a été remis en discussion pour aboutir à une position effectivement incompatible entre le Conseil et nous. Le Parlement estime qu’il est difficile pour les Etats de s’autocontrôler. On ne peut pas à ce titre là fermer les frontières. Nous avons réfléchi à cela et reforgé quelques améliorations du règlement Schengen et nous nous sommes mis d’accord sur des règles plus précises. Comment on contrôle, comment on évalue ? Mais aussi, à quel moment, un état décide ou non de rétablir les contrôles aux frontières. Et effectivement, nous avons remis les choses en ordre. Tout ce travail a été terminé fin 2013.

Hana Ferroudj

 

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