A vingt-quatre ans seulement, Taha Bouhafs a déjà le background d’un journaliste vétéran. En quelques années, le journaliste a dépoussiéré le style du reportage en incarnant sur son compte twitter un style engagé, contestataire aussi. Des blocus étudiants de 2018 face aux réformes de Parcoursup, aux gilets jaunes, en passant par la couverture des violences policières, Taha Bouhafs est au coeur de la mêlée et des débats.

Un engagement physique, qui le conduit, le 1er mai 2018, à filmer Alexandre Benalla (alors adjoint au chef de cabinet du président Emmanuel Macron) en train de frapper un couple, muni d’un casque de policier. Un scandale d’État qui propulsera la carrière du jeune journaliste, et qui s’accompagnera aussi d’un revers numérique et judiciaire de la médaille.

La lutte m’a sauvé. Parce que la lutte permet de s’élever, de s’émanciper, de se mettre en mouvement et de ne pas rester à la place à laquelle on a été assigné.

Chaque tweet, chaque reportage de Bouhafs est désormais sujet à la pression politique, médiatique, et policière. Journaliste, militant, ennemi ? Les questionnements abondent sur la qualification de celui qui était en 2017 (alors âgé de 19 ans), en campagne législative pour la France Insoumise dans la deuxième circonscription de l’Isère. Les coups d’éclats et les exclusivités s’enchainent avec les vagues de cyber-harcèlements et les polémiques notamment orchestrées par l’extrême-droite, pour qui le jeune homme devient un ennemi identifié.

Je me suis demandé comment être utile pendant la séquence politique qui arrive.

En quelques années seulement, le reporter grenoblois voyage dans toute la France, de piquets de grève en piquets de grève, et raconte les territoire des luttes, dans un quinquennat marqué par la casse sociale. En 2019, 9,2 millions de personnes vivaient en France, sous le seuil de pauvreté. Avec la crise du Covid-19, c’est près de 10% de la population qui a demandé l’aide alimentaire.

« Ceux qui ne sont rien » est paru le 20 janvier dernier. Un ouvrage co-édité par La Découverte et Les Nouvelles Vagues.

Un fossé social qui se creuse, et que le Président Macron a résumé dans une énième petite phrase : « Une gare, c’est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien », le 29 juin 2017, à l’occasion de l’inauguration de l’incubateur de start-ups de la station F à Paris. Tout un symbole, qu’Emmanuel Macron admettra regretter des années plus tard, dans un entretien accordé à TF1 en décembre dernier. Mais le regret n’efface pas la trahison sociale. Celle que Taha Bouhafs chronique, et qu’il a décidé de raconter dans son premier livre « Ceux qui ne sont rien ». 

Inès Meziani : Qu’est ce qui t’as poussé à écrire ce livre?

Taha Bouhafs : Je me suis demandé comment être utile pendant la séquence politique qui arrive. Qu’est ce que je peux faire ? Coller des affiches ? M’engager dans un parti ? Je l’ai déjà fait et cette fois je voulais être plus utile. J’ai donc décidé de faire un bilan de ce quinquennat. Raconter ces luttes issues du monde ouvrier, raconter du point de vue antiraciste, redonner la pêche et la force à ceux qui ont mené des bagarres et donner envie de s’engager à toute personne qui se sentirait étrangère à la politique. C’est un récit à la première personne qui permet de s’emparer de la politique et d’en faire ensemble. Pour arriver à des victoires.

Comprendre comment les premiers arrivés d’Algérie ont connu les mêmes galères que nous est une manière de dire que les immigrés ont un héritage politique. 

Ce côté indigné, révolté d’où te vient-il ?

J’ai une histoire familiale qui influe beaucoup je pense. Mes deux grands-parents appartenaient à l’armée de libération algérienne, le FLN. Un des deux est même condamné à mort par la France. Je dois avoir ça en moi… Je suis français, né en Algérie, mes repères politiques sont en France. Mais évidemment que je garde un oeil sur ce qui se passe en Algérie, les manifestations du Hirak, c’est toute une jeunesse qui s’est révoltée et qui refuse ce système pourri de la corruption…

A défaut de changer ma vie, j’ai voulu changer la société.

Les questions d’islamophobie et de violences policières en France aujourd’hui, sont en réalité des questions liées à la guerre d’Algérie et la colonisation. Regardez les événements qu’on vit. La BAC a été créée sur le modèle des brigades de police déployées dans les rues d’Alger pendant la colonisation. Une politique qui continue à traiter les gens des quartiers comme on traitait nos grands-parents. Comprendre comment les premiers arrivés d’Algérie ont connu les mêmes galères que nous est une manière de dire que les immigrés ont un héritage politique et un désir politique que l’on continue de revendiquer. Le statut de l’immigré est spécifique, il est issu du statut colonial. Cela forme une identité fracassée. Il fait pleinement partie de l’histoire des luttes.

La rage que j’avais plus jeune déjà contre l’école ne s’éteindra jamais.

Dans ce livre, tu as un avis très critique vis-à-vis du système scolaire, que tu quittes très tôt. Qu’est ce qui t’as manqué concrètement ?

On s’est retrouvé avec tous les gens du même quartier dans la même classe, mais vraiment tous ! On estime qu’on est pas des bons investissements, on part du présupposé qu’on a pas d’avenir, on nous met dans des voies de garage. C’est le système qui est organisé comme ça, on organise la déscolarisation en masse. Avec les nouvelles réformes notamment Parcoursup et la sélection à l’université c’est encore pire.

Enfant je rêvais d’être astronaute, j’ai vite compris que ce n’était pas possible. Après je voulais juste faire de l’argent. Mais dans les quartiers au final, il n’y a pas de perspectives, les mieux lotis sont les éboueurs. A défaut de changer ma vie, j’ai voulu changer la société.

Tu n’es pas neutre dès lors que tu es à contre-courant. Il s’agit seulement de dire d’où on parle pour laisser le public faire son choix et son propre avis.

Tu te revendiques journaliste militant, ce qui te vaut plusieurs critiques. Est ce que tu penses que la neutralité dans le journalisme peut être une menace pour la liberté d’expression ?

Tu n’es pas neutre dès lors que tu es à contre-courant. Neutre parce que tu n’es pas concerné par les politiques racistes. Pas neutre pour ceux qui vont contre le système. Tout le monde a une position, simplement on considère que c’est une position neutre quand elle maintient le statu quo dominant. On fait des choix tout le temps, pour une interview, le choix du sujet, de l’angle, la hiérarchisation de l’information… Il s’agit seulement de dire d’où on parle pour laisser le public faire son choix et son propre avis.

Il faut ouvrir ces écoles. Le journalisme est malade de l’uniformisation.

Les écoles de journalisme permettent quelques petites passerelles, mais les études supérieures sont difficiles d’accès. Il faut ouvrir ces écoles. C’est dans l’intérêt de la profession, le journalisme est malade de l’uniformisation. Je pense qu’il y a une nouvelle vague de gens qui ne croient plus à ce truc de neutralité. Les mentalités changent.

Dans ton livre, la chicha revient souvent, tu en fait un objet de lutte au-delà des clichés, elle prend un tout autre sens avec toi… 

La chicha est selon moi un milieu de sociabilisation. On y rencontre des gens de son quartier mais aussi d’autres qui n’y sont pas. On ne pouvait pas aller au centre ville sinon on risquait de se faire contrôler, et comme on ne buvait pas d’alcool, on se retrouvait à la chicha. Là-bas, on discutait politique, on débattait, c’est à la chicha des Milles et une nuit, dans ma ville que j’ai lancé ma campagne législative.

Des Blancs qui discutent politique dans un café, c’est une réunion publique. Mais dix Rebeus qui font la même chose dans une chicha, c’est perçu comme du communautarisme.

Ça raconte un truc de la génération. On porte un mauvais regard dessus parce que c’est les Arabes et les Noirs. Alors qu’en réalité c’est un moyen de sociabilisation. C’est une façon pour moi de reprendre la main sur nos lieux et de se les réapproprier.

Qu’est-ce que tu dis aux jeunes qui ne s’intéressent pas à la politique ?

Il y a souvent un truc de résignation, c’est trop compliqué, trop lointain. Alors qu’en réalité, il n’ y a pas besoin de venir de je ne sais où pour comprendre tes intérêts en société. On entend souvent dire que les quartiers sont des déserts politiques, mais c’est faux.

Tout ce qui organise la société, ce sont des combats d’intérêts sociaux qui sont antagonistes. C’est un clivage qui n’est pas dépassé, au contraire.

Ton livre ressemble à un journal de bord sur les cinq dernières années de luttes qui se sont déroulées en France. Parmi toutes celles que tu racontes, y’en a t-il une qui te tient plus particulièrement à cœur ?

La lutte des classes. De manière générale c’est celle qui englobe tout. La lutte contre le racisme appartient à la lutte des classes. Le racisme c’est des théories qu’on a développé pour rendre acceptable l’esclavagisme pour servir des intérêts économiques, sociaux de certains hommes. Pareil pour le patriarcat. Il a fallu rendre acceptable l’idée que la place des femmes est à la cuisine. Féminisme, racisme… une seule et même lutte, tirer des traits entre tout.

Dans ton livre, tu interroges certaines figures des combats que tu te couvres pour savoir ce qu’il en est aujourd’hui ? Pourrais-tu nous donner ton avis sur la situation politique actuelle ? Que penses-tu du traitement médiatique de la campagne présidentielle ?

On ne peut pas se dire que la prochaine génération devra tout gérer : l’urgence climatique, la montée du racisme. La seule solution c’est de s’étendre partout dans tous les domaines, tout poser, petit à petit. Il faut être dans la rue, voter lors des élections mais pas que, dans la culture, les médias… Aujourd’hui, Mélenchon est le seul à l’origine de la lutte. Il défend les musulmans, alors que cela ne permet pas de monter ou de remporter une victoire.

On entend souvent dire que les quartiers sont des déserts politiques, mais c’est faux.

Les campagnes présidentielles sont traînées dans des débats sécuritaires et identitaires mais ça ne prend pas, parce que les préoccupations des Français sont économiques. Il y a un acharnement à vouloir ramener les thèmes identitaires au cœur du débat, mais dans la rue les préoccupations des gens sont d’abord sociales.

On n’a parfois l’impression que tu opposes les riches et les pauvres du pays… Pourquoi ? Un riche ne pourrait donc pas prendre part aux luttes que tu défends ?

Oui je les oppose. Il faut lire la société à l’aune de l’intérêt des groupes sociaux. Je crois à la guerre des classes. Tout ce qui organise la société, ce sont des combats d’intérêts sociaux qui sont antagonistes. Nous n’avons pas les mêmes intérêts pour vivre. C’est un clivage qui n’est pas dépassé, au contraire, il est de plus en plus saillant. Il faut donner et raconter les récits de cette classe populaire là pour comprendre l’importance du combat. Malgré tout la lutte est collective, j’en connais plein des riches qui s’engagent pour défendre nos droits…

Le but est de léguer une société plus douce que celle dans laquelle on a vécu.

Cela fait maintenant plusieurs années que tu t’es engagé dans la voie du journalisme, à quel moment tu pourras te dire : « j’ai accompli ma mission » ? 

Pour ma part, je ne fais pas de prédictions. Je vis au jour le jour, si le journalisme s’arrête, je peux très bien retourner travailler ailleurs, ouvrir une chicha, conduire un camion, travailler dans le cinéma, faire des documentaires, peu importe.

Le but est de léguer une société plus douce que celle dans laquelle on a vécu. Pour que les générations futures obtiennent plus d’acquis. Sur l’avenir je suis optimiste, il le faut. Il faut croire en l’avenir et les générations futures. Sinon à quoi bon ?!

Témoignage recueilli par Inès Meziani

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