« Il crève la dalle ». C’est le titre du portrait que Libération consacrait quelques mois après les violences urbaines de 2005 à ce jeune homme un brin mégalo. De la dalle d’Argenteuil, Tarko le superbe (Tarko contraction de Tarek et Sarko) avait rebondi jusque chez le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy à l’époque. Un peu mégalo, Tarek Mouadane, mais surtout pas peureux. Avec son association Bleu-Blanc-Rouge, il met régulièrement en place des jobs-dating où se rencontrent des jeunes sans emploi et des recruteurs. En ce moment, il travaille à la réalisation d’un docu-fiction qui s’appellera « De ma cité à l’Elysée ».

Où vous trouvez-vous lorsque Nicolas Sarkozy, en visite le 25 octobre 2005 sur la dalle d’Argenteuil, prononce le mot « racaille » ?

Je suis à cinq mètres de lui, en tant que citoyen, car j’habite sur cette dalle-là. Le mot « racaille » ne heurte personne sur le moment. C’est du moins le souvenir que j’en ai.

Entendez-vous, quelques secondes auparavant, cette dame qui, de sa fenêtre, demande au ministre de l’intérieur de la « débarrasser de la racaille » ?

Oui, je l’entends. Tous ceux qui sont dans le sillage de Nicolas Sarkozy l’entendent. D’ailleurs, plus tard dans la soirée, avec des journalistes, nous sommes allés sonner à sa porte, pour parler avec elle. Mais elle ne tenait pas trop à s’exprimer. Ensuite, avec Nicolas Sarkozy, nous avons eu ce soir-là, dans la rue, un débat improvisé de quarante-cinq minutes, sur le logement, l’éducation, la crise identitaire.

Que se passe-t-il pour vous dans les jours suivants ?

Une semaine plus tard, je me suis rendu avec des jeunes d’Argenteuil à un rendez-vous chez le ministre, Place Beauvau.

Si tôt ?

Oui, nous nous étions échangé nos numéros de portable lors de sa venue sur la dalle. Le lendemain matin, il m’appelait, me demandant si j’étais prêt à réellement changer les choses dans ce quartier d’Argenteuil. Un élan de citoyenneté s’est levé en moi à ce moment-là.

Quel jour a lieu le rendez-vous ?

Le 1er novembre. J’ai entre-temps créé un collectif qui, début 2006, prendra le nom de BBR (Bleu-Blanc-Rouge), suite au refus d’un patron d’employer un jeune pour un contrat de six mois, au prétexte qu’il n’était pas un « BBR », autrement dit, un Blanc. Le 1er novembre, donc, nous sommes une dizaine à nous faire les porte-parole des quartiers populaires et de toutes leurs problématiques. Notre but est que toutes les personnes de ces quartiers aient leur place dans la France. Nous nous intéressons aux rapports entre les jeunes et la police, à la question de la femme, aux discriminations à l’embauche, qui touchent tout le monde dans les quartiers, Paul, Jacques ou Mohamed.

Quelles sont les suites immédiates de cette entrevue ?

Nous nous informons sur ce qui se fait dans les quartiers. Nous prenons contact avec divers organismes. Puis, grâce au réseau mis en place avec le concours du ministère de l’intérieur, nous nous proposons d’aider les jeunes en échec professionnel à trouver un emploi.

A la création de BBR, vous recevez une subvention de l’Etat. Quel en est le montant ?

20 000 euros d’entrée. Mais il faut savoir qu’il y a des associations à Argenteuil qui touchent 70 000 voire 100 000 euros par an, et qui râlent en plus parce qu’elles ne perçoivent rien du Fonds social européen.

Nicolas Sarkozy tire-t-il les ficelles de BBR ?

C’est le genre d’accusation qui fait mal plus qu’autre chose. Nous n’avons pas cessé de nous justifier à ce propos. Pour une fois que ce n’était pas des gens de Neuilly, mais d’Argenteuil qui allaient Place Beauvau, j’estimais qu’on pouvait être heureux. Les militants de gauche – je préfère les appeler les milices –, les milices de gauche, donc, se sentent chez elles en banlieue parisienne, à Argenteuil en particulier. Leur comportement, face à BBR, a été dangereux aussi bien pour elles que pour moi. Pendant la campagne présidentielle, alors qu’il était question que Sarkozy vienne à Argenteuil, elles sont parties voir les dealers du quartier pour leur dire que j’allais faire venir Sarkozy et la police à sa suite, et que leurs caves seraient fouillées. Imaginez dans quelle position ces militants de gauche m’ont mis.

Vous étiez un Sarko-boy à Argenteuil.

Je l’ai soutenu personnellement durant la campagne, mais je n’ai jamais appelé quiconque à voter pour lui. Je me souviens de certains candidats de gauche qui venaient donner 100 francs à mes parents, « pour les courses », en échange d’un vote. Qui achète qui ?

Qu’estimez-vous avoir mené à bien dans le cadre de BBR ?

Tous les trois mois, nous mettons en place des jobs-dating, où se rencontrent 200 jeunes et des recruteurs d’entreprises (GDF, EDF, France Télécom, La Poste, L’Oréal et d’autres). C’est l’occasion pour une partie de ces jeunes d’être recrutée directement. Jusqu’ici 60 d’entre eux ont été embauchés, en CDI, CDD, etc. Mais il n’est pas toujours facile de les motiver à travailler. Certains en ont ras-le-bol de tout.

Comment gagnez-vous votre vie aujourd’hui ?

J’ai créé une boîte de production de courts, moyens et longs-métrages. Là, je suis en train de monter un docu-fiction qui s’appellera « De ma cité à l’Elysée ». Peut-être qu’on va un peu copier le style de M. Moore.

Avec quels fonds le réalisez-vous ?

Nous sommes en discussion avec la société privée Freemantle. Il n’y a pas d’argent public engagé dans ce projet.

Allez-vous vous présenter sur une liste électorale aux municipales de mars prochain ?

Sur une liste ou pas, l’essentiel pour moi est de changer les choses.

Le maire d’Argenteuil, Georges Mothron, est UMP, non ?

M. Mothron ne nous a jamais reçus. Il a peut-être peur des réalités d’Argenteuil.

De la jeunesse d’Argenteuil ?

Peur d’être débordé par ces jeunes qui s’expriment enfin.

En gros, votre tactique, c’est de lui faire comprendre qu’il doit ouvrir son camp à des jeunes comme vous, sinon il trouvera une liste indépendante face à lui.

Exactement.

Ça serait quoi, le nom de cette liste ?

BBR, ça serait bien.

Propos recueillis par Antoine Menusier

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