MUNICIPALES 2014. Troisième épisode du Tour de France des villages. Cap sur Fessenheim. Ce village alsacien vit de sa centrale nucléaire, et de ceux qui y travaillent. Bientôt, personne ne sait quand, cette centrale sera à l’arrêt.

photo 1photo 1Ça sent presque la campagne. Il y a des champs, verts et labourés. L’air est bleu, le soleil, tout prêt, se reflète sur le Rhin, qui passe par là. Les gens d’ici disent qu’ils n’ont pas vu « un tel temps, en hiver, depuis longtemps ». Ils disent aussi qu’il n’y a pas eu un flocon de neige cette année, alors que d’habitude il faut faire chausser les chaînes aux voitures pour qu’elles puissent rouler correctement. C’est un village « à deux kilomètres de l’Allemagne et une vingtaine de la Suisse », en Alsace. De l’autre côté, il y a les courbes neigeuses des Vosges.

Fessenheim, ce n’est pas comme n’importe quel village qui pourrait vivre d’amour, d’eau et de bon air. Ici, il y a une particularité qui rend l’ambiance électrique, presque radioactive : la plus vieille centrale nucléaire de France, née en 1978. Un bâtiment blanc et deux réacteurs, posés au bord du Rhin, sous le ciel bleu exactement. La journée et la nuit, les mille deux cents employés se relaient, se garent sur le parking d’en-face, vont et s’en vont. L’un d’eux : « Je travaille ici depuis mai 1989. J’avais postulé à plusieurs postes et la centrale m’a rappelé en premier. J’avais pas spécialement envie de travailler dans le nucléaire, mais j’avais envie de travailler ». Il habite à Fessenheim, comme la plupart des ses collègues.

photo 2Il y a 2 300 habitants au village. Un groupe scolaire, une salle des fêtes, une salle de sport, une trentaine d’associations, un musée, trois banques, et d’autres choses, plus discrètes. Toutes ces infrastructures sont principalement possibles grâce à l’argent que rapporte la centrale à la commune : environ trois millions d’euros par an, sur six millions de budget. « Si la centrale est amenée à disparaître, ce serait la catastrophe pour nous » prévient la maire sortante, Fabienne Stich. Le candidat à sa succession, sans étiquette mais plutôt à droite, surenchérit : « Nous sommes mobilisés pour garder la centrale parce qu’on a besoin d’elle ».

A l’époque où François Hollande n’était encore que candidat, il avait inscrit, dans son programme en cinquante points, la promesse verte de « fermer Fessenheim, la plus vieille centrale de France ». Depuis, pour les habitants, c’est un éternel tourment. Un employé de la centrale témoigne : « Fermer la centrale, c’est tuer mille deux cents emplois supplémentaires ». La maire, en front contre Hollande, promet qu’en plus des employés, « c’est tous les petits commerces de proximité du village qui vont disparaître. Par exemple, le boulanger aura beaucoup moins de clients ».

Le village pousse des cris pour que sa centrale reste intacte parce qu’elle est « encore exploitable pendant dix ans d’après l’agence de sûreté du nucléaire », selon la maire. Le curé, sur le point de jeter ses ordures dans une poubelle, en rajoute une couche acide : « Nous allons tout faire pour préserver la centrale ».  Pour l’instant, c’est le flou partout parce que le projet sur la loi énergique a été repoussé « à la fin 2014 » par le gouvernement.

photo 3Dans le camp d’en face, les antinucléaires des alentours restent fermement mobilisés, eux, pour que cette centrale se taise rapidement, à jamais. Ils tractent le soir, aux abords de la gare de Colmar, pas loin d’ici. Ils veulent « faire connaître cette affaire ». Laurent, un militant, balance : « Maintenant qu’on a quasiment tous Internet, on doit se renseigner sur le risque du nucléaire ». Lui, avec le collectif Stop Fessenheim, se bat, avec les poings, contre « le lobby puissant d’Areva et EDF ». Une femme pose la question : « Comment Merkel a-t-elle réussi à fermer neuf centrales en un mois ? »

Ils se souviennent de leurs premières manifestations quand, à l’époque, la centrale venait d’ouvrir. Depuis, ils citent, d’un bloc, l’exemple ravageur des « parties entières de la Biélorussie et de l’Ukraine qui sont inhabitables à cause de Tchernobyl ». La même chose à Fukushima. Même eux se disent « déçus » par François Hollande qui traîne à tenir sa promesse. Une militante n’en démord pas : « Depuis 34 ans, les élus de la région n’ont pas pensé à préparer la fermeture de cette centrale. Qu’ils ne viennent pas se plaindre maintenant, c’est trop facile.»

Bientôt, comme partout ailleurs, dans les communes plus ou moins reculés de France, les habitants du village de Fesseinheim seront appelés à voter pour un nouveau maire. Pour l’instant, il y a deux candidats qui s’opposent, mais tous les deux sont « contre la fermeture de la centrale, principalement à cause du risque de chômage ». Laurent, militant qui dit « stop », réplique, en expliquant : « Sur les 1 200 employés, 700 sont en CDI avec EDF donc ils ne risquent rien. Par ailleurs, le démantèlement de la centrale durera six à dix ans et nécessitera près de 3 000 emplois extérieurs ». Histoire de dire que l’histoire n’est pas prête de se terminer, dans tous les cas. Pas maintenant. D’ici là, Fessenheim continue de respirer ses atomes.

Mehdi Meklat et Badroudine Saïd Abdallah

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