Le Bondy Blog ouvre ses colonnes à Mehdi Bouteghmès. L’élu de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) et militant associatif souhaite un changement profond de méthode et des réponses politiques à la hauteur en direction des quartiers populaires. Il appelle chacun des acteurs de terrain à prendre leur responsabilité.

On le répète souvent sans en assumer les implications : gouverner, c’est prévoir. Avec les éléments que nous avons actuellement, il apparaît évident que nous aurions pu prévoir le viol de Théo. Les faits étaient prévisibles, comme l’est la dizaine de morts chaque année en France au cours d’interpellations policières. Ces faits, condamnables, ne méritent-ils donc pas une décision de gouvernance permettant de les anticiper et de les combattre ?

De là où je suis, élu et acteur associatif en Seine-Saint-Denis, je vois quatre freins à la prévision, à la gouvernance à la hauteur des enjeux.

Sortir des enjeux de personne et de pouvoir pour être au service des citoyens

Nous le savons tous, la concurrence militante empêche un discours uni malgré des approches différentes. Certains refusent tout dialogue avec les autorités, mais s’insurgent quand ces dernières reçoivent ceux qui les ont sollicités. D’autres refusent tout dialogue avec le terrain, mais ne comprennent pas qu’ils n’y sont pas les bienvenus. Enfin, une multitude de leaders d’opinion se positionnent dans une stratégie qui certes, sert leur popularité dans le milieu militant, mais n’a absolument aucun impact sur le quotidien des habitants. Alors, comment, dans ces conditions, reprocher aux décideurs de ne pas prendre les bonnes décisions ? Savons-nous encore ce que nous voulons et sommes-nous capables de faire passer le quotidien des citoyens qui nous font confiance avant nos personnes, nos enjeux politiques et nos postures ?

Poursuivons dans l’auto-critique. Combien d’élus de Seine-Saint-Denis représentent réellement les habitants de leurs collectivités ? Bien souvent, les habitants sont « gérés » à coup de clientélisme ou de pression quand d’autres n’ont jamais vu leur maire dans leur quartier. Qu’en est-il du projet d’associations de maires dans le 93 pour défendre leurs intérêts ? Abandonné, mort et enterré. Pourtant, nous connaissons des départements qui assument leur identité territoriale, la revendiquent, où les élus se battent pour les intérêts de leurs citoyens. Censés porter les principes constitutionnels d’une République française indivisible, laïque, démocratique et sociale, ne devons-nous pas à ceux qui nous ont confié cette responsabilité d’exiger de concert un service public à la fois présent et irréprochable ? Ne devons-nous pas être présents, audibles, aux côtés des habitants en colère ?

Sortir du déni politique et médiatique

On me dira, et je ne pourrai le nier, que le dysfonctionnement structurel dans la police en tant que corporation a été sous-estimé et parfois même étouffé par nos gouvernements successifs, censés, par définition, prévoir, anticiper et corriger. Il est indispensable de repenser le projet de la police en France. Inutile d’enseigner « les valeurs de la République » si cette dernière ne les incarne pas. Une visite présidentielle au chevet d’une victime ne suffit pas. Une invitation d’acteurs associatifs pour annoncer précisément ce que seule la police demande depuis des années comme « solution« , confirmant ainsi le renoncement à toutes les promesses et l’ignorance absolue des recommandations produites par le travail de fond du Défenseurs des Droits, le Collectif Stop le Contrôle au Faciès ou l’Association Chrétienne Contre la Torture (ACAT) ne suffit pas. Pire, c’est l’affichage d’un mépris du peuple qui est devenu la marque de fabrique des gouvernements de ces cinq dernières années, mépris récupéré par celle que la gauche prétend combattre, celle qu’elle ose encore nous demander de combattre, cette candidate dont plus personne ne parle mais dont le travail acharné portera, sans aucun doute, ses fruits.

Enfin, que les révoltes urbaines soient qualifiées d’émeutes est une chose, qu’elles soient vidées de leur sens politique en est une autre. Ces explosions de colère disent quelque chose et sont une réaction à quelque chose. Elles marquent des moments importants dans l’histoire sociale de notre pays et ont influencé plus d’une politique publique, dont ce qu’on appelle la politique de la ville. Ignorer ce qu’elles ont de politique mène cependant à des erreurs fatales, car exclure du dialogue ceux qui expriment leur colère ne peut mener qu’à des décisions qui manquent cruellement d’authenticité et de pertinence. Et exclure les premiers concernés, c’est, pour les chaînes d’info et la presse, prolonger le mépris politique pour l’expression politique des quartiers populaires.

Nous serons jugés par notre capacité à prendre nos responsabilités. Militants, élus et acteurs associatifs de Seine-Saint-Denis, nous sommes responsables de nos propres faiblesses. Et notre silence, notre incapacité à nous coordonner pour agir autour de ce qui nous rassemble en acceptant nos différends politiques ou personnels sont dangereux. Nous pouvons nous critiquer les uns les autres, prétendre que le problème est que certains sont corrompus là où nous sommes purs, tirer à boulets rouges sur les « récupérateurs » et camper sur des postures pour favoriser un esprit de meute. Nous pouvons accuser le gouvernement et les médias. Ou nous pouvons prendre nos responsabilités et agir à la hauteur des enjeux qui se posent devant nous.

À nous de choisir de quel côté nous nous positionnerons et d’en assumer les conséquences.

Mehdi BOUTEGHMÈS, élu (indépendant), La Courneuve et militant associatif de Seine-Saint-Denis

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