« C’est le bordel organisé, c’est ce qu’elle voulait. » Cette collaboratrice de Fadela Amara est contente pour sa patronne, venue chercher des coups, et qui en a pris. Crochet, direct, uppercut. Elle a reçu toute la gamme et à la fin, toujours debout. Indestructible ? On verra.

Peu avant 13 heures, la secrétaire d’Etat monte sur la scène du Centre communal Charlie Chaplin de Vaulx-en-Velin. Nicolas Sarkozy ayant préempté son plan banlieues, elle n’a en principe plus rien à dire de consistant. Alors, elle fait du Sarko, répète à l’envi des « je veux ». Et donne en pâture quelques gros morceaux, dont on ignore s’ils sont du goût du président de la République. Mais bon, lui, c’est dans 17 jours qu’il s’exprimera. D’ici là… 

Alors, elle dit qu’elle proposera 45 000 emplois en trois ans dans les quartiers et une réduction de « 40% du chômage des jeunes en banlieue ». Autre « proposition » – mot prudent : un programme visant à créer 20 000 entreprises nouvelles destinées au même public. Elle parle d’un effort à porter sur une « centaine » de quartiers, alors qu’elle avait jusqu’ici articulé le nombre de 50. Après coup, elle expliquera que c’est bien 50.

Ses autres propos sont généraux et emprunts de lyrisme. « Je veux que l’excellence soit visible dans nos quartiers ; que l’on sache, enfin, que l’élite de demain viendra de là. » Sur la fin, cette profession de foi, cirage de pompes, diront le moins amènes : « Moi Fadela Amara, fille d’ouvrier immigré, femme de gauche, militante laïque et féministe, je dis que cet engagement présidentiel (pour « la rénovation sociale des banlieues ») m’a touchée. Il a emporté mon adhésion et entraîné mon implication dans le combat mené par le gouvernement de François Fillon. »

La première à lui envoyer un coup, c’est sa ministre de tutelle, Christine Boutin, la « sœur » un peu dans l’ombre, qui confiera en aparté : « A sa place, je n’aurais pas formulé le chiffre de 45 000 emplois. Imaginez qu’à l’arrivée, ce soit 44 800, ça fera des mécontents. » Dans la salle, les spectateurs se battraient presque pour prendre la parole. Certains mots fusent comme des crachats, d’autres comme des râles, d’autres, encore, sont des suppliques. Ecoutez-nous, entendez-nous. La souffrance s’exprime. Il y a aussi une part de théâtre, d’emphase. C’est un vrai forum, avec des tribuns qui prennent à témoin la salle. Les démagogues se font applaudir à bon compte. Mais si c’est un théâtre, c’est une tragédie.

Une jeune femme dit être technicienne de médiation sociale (TMS) – elle fait le relais entre structures et individus dans les quartiers. TMS est un nouveau diplôme. La personne, qui gagne que dalle, demande à être mieux payée. « J’ai fait des études pour obtenir mon diplôme », crie-t-elle presque. Le discours de Fadela Amara terminé, Mc Lucha, « tout exprès » descendu de Créteil, responsable de l’association Une oasis dans le désert, s’en prend verbalement à l’entourage de la secrétaire d’Etat. Il en veut à cette dernière d’avoir dit si peu de choses dans son discours, d’avoir été si peu concrète, d’avoir accepté de se prêter au jeu de la chaise vide, le vide laissé par Nicolas Sarkozy, qui garde la primeur du plan banlieue pour le 8 février. Où ? On parie beaucoup sur l’Elysée.

Milauka, du quartier de Saint-Jonc à Villeurbanne, est venue chercher un discours convaincant. Ne l’ayant pas revue après le passage de Fadela Amara au micro, impossible de dire ce qu’elle en a pensé. Elle s’occupe d’un collectif de femmes qui ont envie de faire quelque chose d’utile de leur vie (à part s’occuper du ménage familial) : le collectif organise des voyages humanitaires à l’étranger. D’abord, sortir de l’appart, puis, du quartier, enfin, du pays : belle démarche. Ces femmes disposent d’une enveloppe de 10 000 euros par an. Milauka aimerait plus.

Mohamed Damani, de l’association marseillaise CLEF (Collectif liberté, égalité, fraternité), retient deux points selon lui centraux du discours de la secrétaire d’Etat : « Elle propose une évaluation et une culture du résultats des initiatives menées dans les quartiers, et ça, c’est très bien. »

On va manger ? Sous la tente où un buffet est servi, les conciliabules se poursuivent. Fadela Amara est assaillie. Détestée peut-être, mais respectée aussi. « Ce matin, j’ai été interrogé par une radio, lui dit un jeune qui se présente comme membre du PS. Je vous ai incendiée. » Elle, gardant le sourire : « Oh, j’ai l’habitude. » Le type lui sourit également et lui demande s’il peut être photographié en sa compagnie. Elle accepte volontiers. C’est au tour d’un homme âgé, un chibani dirait mon collègue Nordine Nabili, de vouloir se faire croquer par l’appareil au côté de la secrétaire d’Etat. Le jeune de tout à l’heure prend la photo. Le vieil homme, la tenant par le bras tel un père, glisse avec bienveillance des conseils à l’oreille de Fadela Amara. Il est question de religion.

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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