Au Pré-Saint-Gervais, le rideau métallique peint en rose donne un peu de couleur à une usine abandonnée. Coupée en deux par la rue Carnot, cette ancienne usine-rue affiche des façades de briques rouges un peu ternes. Guitel, ancien propriétaire des lieux, fut un des premiers employeurs de la ville. Il fabriquait des roulettes pour nos précieux caddies de consommateurs. L’entreprise met fin à son activité fin 2003. Elle vend à la ville ses terrains occupant une surface de 10 000 mètres carrés.

La municipalité veut consacrer 40% du site à l’activité économique. Nexity, une société de promotion immobilière est en charge du projet de réhabilitation. L’ilot ouest (7000 mètres carrés) sera dédié à des bureaux et l’ilot est sera transformé en logements (30% de logements sociaux et 70 % de logements en accession à la propriété). Ce projet représentait une manne providentielle pour le maire socialiste grâce à la taxe professionnelle (que le gouvernement a prévu de supprimer).

Il suscite néanmoins l’opposition de l’association « Un avenir pour Guitel ». Celle-ci défend la préservation de ce patrimoine industriel. Pendant que Nexity et l’association se battent devant les tribunaux, les travaux n’avancent pas. La démolition était prévue pour juillet 2007. Profitant de la situation, un petit groupe de personnes a investi les lieux. Leur histoire, c’est le lot commun de plus en plus de jeunes. Ils ont été expulsés de leur logement. D’autres peuvent payer un loyer mais ne peuvent accéder à la location.

Travailleurs précaires ou sans domicile (le projet Nexity ne semble pas concerner ce type de personne), ils ont trouvé refuge dans cette usine. Derrière ses murs, le hangar a été vidé de ses machines. L’eau et l’électricité est encore disponible. Au détour des étages, les pièces ont été nettoyées, déblayées en deux mois par les nouveaux occupants. Une grande salle a été aménagée en salle de spectacle. Un concert contre l’entrée de la France dans l’Otan y a déjà réuni 150 personnes le 7 mars dernier.

Dans une pièce surréaliste verte, quatre jeunes discutent du prochain clip qu’ils vont réaliser. Plusieurs ateliers ont commencé à se former, de la danse à la vidéo en passant par la boxe ou la peinture. L’ancienne activité industrielle a laissé place à un mouvement collectif nommé « Comme sur des roulettes ». Michel, membre actif de l’association, organise des activités « pluriculturelles » comme un concert de musique dombolo. Quant à Sylvano, il prépare une exposition sur des objets du passé industriel français.

D’autres associations cherchent à y installer leurs bureaux. Des habitants du quartier passent régulièrement les aider. Et ce n’est que le début, les possibilités d’infrastructures culturelles sont immenses, selon Sofiane, un des responsables de ce mouvement. Jusqu’à présent aucun trouble n’est à déplorer, soit entre les membres, soit auprès du voisinage. Comme dit Sofiane, il faut de l’ordre pour que ce projet collectif se pérennise. « Moi, explique-t-il, je ne demande même pas le RMI, je fais çà bénévolement. »

Il a tenté en vain de contacter la mairie pour régulariser la situation. Celle-ci tente de récupérer les lieux en invoquant l’argument sécuritaire. Effectivement, au fond de l’usine, une partie du toit risque de s’effondrer. Pendant ce temps, le dossier Guitel stagne dans les cartons de la justice. En attendant l’avancée de ce statu quo juridique, la motivation des occupants fait revivre ce lieu abandonné. A la trêve hivernale des expulsions a pris fin le 15 mars 2009, ce genre d’initiative montre que des espaces existent, même au Pré-Saint-Gervais, dans la plus petite ville de France (70ha).

La question est : qu’est ce qu’on fait de l’usine Guitel ? Des tergiversations infinies font que la résolution de ce cas, comme tant d’autres du même type, n’avance pas. La question du relogement et de l’utilisation d’un lieu désaffecté n’en est que plus aiguë

Jackrite To

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