Les gens attendent par petites grappes, disséminées sur la place centrale, l’arrivée de l’ancienne candidate à la présidence de la République. « Elle fait quoi maintenant ? » se demande Hassiba, une main sur une poussette, une autre avec le portable en mode photo, prêt à mitrailler. « Elle tourne dans les quartiers pour montrer que tout va bien pour elle, contrairement à l’autre qui n’ose pas y mettre les pieds », lui répond un militant chargé de tracter pendant le pèlerinage de la caravane. L’autre, c’est Sarkozy.

Deux femmes regardent la cohue et peaufinent leur plan. Elles attendent de pouvoir croiser l’invitée du jour. La première voudrait lui parler d’une gamine atteinte d’un asthme. La seconde souhaite régler un problème de logement. Elles observent le déplacement de l’essaim, jaugent et font des pas en avant et en arrière pour se placer dans l’itinéraire et ainsi grappiller quelques secondes du temps de la princesse. Peine perdue, le plan tombe à l’eau. Ségolène Royal est portée par une nuée de personnes aux objectifs divergents qui la détournent de la direction des deux dames. Les habitants du quartier ne peuvent pas faire le poids, il y a trop d’obstacles à franchir.

C’est tout un scénario qui se déploie où chacun essaie de tirer un profit maximum en un temps record. Dans cette champion’s league locale, les élus et les candidats socialistes se doivent de faire le jeu. Tout le monde mouille la chemise. On peut être membre du cabinet du maire de Villeurbanne et se retrouver à faire la circulation dans la commune voisine de Vaulx-en-Velin. Les colistiers tractent, les vieux briscards forment le premier cordon autour de la reine. Ils saluent au passage quelques « huiles » locales, venues aussi pour profiter de l’instant et des retombées. On ne sait jamais, une photo dans la presse locale, c’est toujours ça de pris. Les jeunes regardent de loin, les bras croisés avec en arrière fond, la tour « escalade », symbole de ce quartier devenu tendance en ce moment pour la classe politique.

« Le 22 janvier, j’ai vu des gars distribuer des CV lors de la visite de Fadela Amara. Ce sont les mêmes qui tournent aujourd’hui avec des enveloppes dans la main. C’est de la mendicité. » Le regard évasif et les propos pleins de dépit de Fouad sur le tableau du jour sont largement partagés. Les habitants du Mas du Taureau, et particulièrement les jeunes, regardent cette bousculade avec beaucoup de mépris. « Bourguiba faisait la même chose en Tunisie, on fermait les écoles et les commerces pour que la population vienne applaudir le président. Tous ceux que tu vois autour de cette dame viennent pour manger », me rapporte un chibani au regard vif et sans concession.

Au bout d’un quart d’heure, la ballade se termine et la place se vide en moins de trois minutes. Royal et sa garde rapprochée s’engouffrent dans deux voitures, direction Villeurbanne. Autre quartier, autre ambiance, même programme. Petit hic tout de même. Un comité d’accueil couleur orange composé de quelques jeunes lui vole la vedette. « Ce n’est pas parce que vous mettez des beurettes sexy sur vos listes que vous valez plus que les autres. » Cela ressemble à la cérémonie des césars lorsque les intermittents du spectacle décident de créer la surprise. Le programme est chamboulé, on joue des coudes, on frise le scandale, on crie à la manipulation par le Modem local. « Laissez-moi parler, je veux débattre avec vous, arrêtez vos manipulations, on a tout compris. » Le mal est fait, les sourires face caméra de l’ancienne candidate n’évacuent pas le malaise. The show must go on ! La délégation fait quelques pas et s’enferme à clefs dans un local avec quelques habitants triés sur le volet et une équipe de télévision. On ne saura rien du contenu de cette rencontre VIP. Les habitants et le comité orange amer font les cents pas à l’extérieur. Quelques minutes plus tard, on apprend que Ségolène Royal a tracé la route par une porte dérobée. Elle a rendez-vous dans une brasserie en ville pour y dédicacer son livre et répondre aux questions des journalistes.

A l’étage de la brasserie, tout est en ordre. Les rangées de livres attendent les futurs lecteurs. La caisse aussi. Bousculade entre gens bien polis. Quelques mots pour les candidats locaux, une fléchette en direction de Sarkozy et son goût pour le bling-bling, quelques photos et puis s’en va. D’autres journalistes l’attendent ailleurs et c’est bien cela le plus important dans ce genre de visite.

Nordine Nabili (LyonBondyBlog)

Nordine Nabili

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