Hier, tout au long de la journée, une « war room » a été organisée au Tank (dans le 11e arrondissement de Paris). Les citoyens étaient invités à téléphoner aux sénateurs pour les convaincre de voter contre la loi sur le renseignement, actuellement discutée dans l’hémicycle.

A 10 heures du matin, au Tank, près de la place de la Bastille, les préparatifs vont bon train. Au mur, l’hémicycle du Sénat est représenté par des autocollants, avec ses 348 sénateurs et leurs photos. Des Post-it en forme de cœur rouge sont collés sur ceux qui s’opposent à la loi sur le renseignement. Julien Bayou (porte-parole nationale d’EELV et co-animateur du collectif « 24 h avant 1984 »,) et Elliot Lepers (designer) ont transformé la salle en « war room citoyenne » et proposent à tous ceux qui le souhaitent de téléphoner à un ou plusieurs sénateurs tout au long de la journée pour tenter de les convaincre de s’abstenir ou voter contre la loi renseignement. Il y a tout juste un mois, ils avaient déjà harcelé le standard de l’Assemblée nationale dans ce même but.

Pour Julien Bayou, cette loi « généralise une surveillance massive au prétexte de nous protéger » et représente « une impasse pour notre liberté autant que pour notre sécurité ». Les volontaires arrivent au compte-gouttes. Il les accueille par une mini-formation et distribue un « tutoriel pour contacter les sénateurs et les sénatrices ». Le Sénat miniature se transforme en Risk géant, célèbre jeu de conquête. Le code couleur est simple, une pastille verte pour les contre, une pastille rose pour ceux qui s’abstiennent ou doivent être rappelés, et une pastille orange pour les « méchants » qui soutiennent la loi. La méthode est ludique et la stratégie solide. Il s’agit « de convaincre en priorité les présidents de groupe, car certains votent selon ces derniers ». Il y a aussi des consignes par parti. « l’UDI, il faut les appeler, il doit y avoir pas mal d’indécis », affirme Julien. Il ajoute « Le FN aussi ça vaut le coup, certains députés ont voté contre ». Bien sûr, la plupart du temps, les appels sont pris par un collaborateur des élus.

Plus de 200 sénateurs contactés

Après démonstration, les volontaires se lancent. Xavier Cazaux-Zago, trentenaire, artiste indépendant qui se déclare « concerné par la citoyenneté » choisit sa première cible. Ce sera Yves Pozzo Di Borgo, sénateur du de Paris (Nouveau Centre). La collaboratrice de ce dernier affirme « avoir un appel urgent à passer » et promet de le recontacter. Chou blanc, donc. Il tente ensuite sa chance avec Stéphane Javier, frontiste et sénateur des Bouches-du-Rhône. La sonnerie s’éternise. Pas de quoi se décourager « la patience est mère des vertus ». Il ajoute cependant « s’ils payent autant par leur présence qu’au conseil européen, c’est mal barré ». L’appel n’aboutit pas. S’il prend sur son temps et son forfait aujourd’hui, c’est parce que cette loi « est un contrôle de notre parole ».

Même son de cloche chez Clara Gonzalez, étudiante en master 2 de droit international. « J’ai déjà travaillé sur des questions de surveillance notamment auprès d’avocats qui défendaient Snowden en Europe. Je suis vraiment choquée qu’en France on avance vers plus de surveillance sur le modèle « étasunien », là où les Etats-Unis reculent. Ça ne sert à rien et c’est contraire aux libertés individuelles ». La jeune femme est organisée, elle photographie l’hémicycle et téléphone à la chaîne. C’est au tour de Pierre Frogier, sénateur de la Nouvelle-Calédonie. L’interlocuteur affirme que ce dernier n’est pas concerné à cause son éloignement géographique. Suit Corinne Imbert, sénatrice UMP de la Charente Maritime. Elle n’en a pas encore discuté, et n’a donc pas d’avis sur la question. Étonnant, alors que les débats ont démarré mardi après-midi. La jeune juriste propose de lui faire parvenir un mail de la part du collectif et se voit rétorquer que ses petits camarades en envoient déjà trop.

Pas évident donc de convaincre des sénateurs. Malgré tout, au terme de la journée, Julien Bayou affirme que la « war room » en a contacté plus de 200. Il ajoute que « les standardistes ont été très patients ». Pour lui, « le Sénat mène des débats plus approfondis que l’Assemblée, où les députés votent au canon ». Lucide, il ajoute « le texte devrait être voté. L’enjeu, c’est la marge de voix. Ensuite, il y a la saisine au Conseil Constitutionnel ». Cette loi n’a donc pas fini de mobiliser.

 

Mathieu Blard

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