Que pensez-vous de la campagne de Nicolas Sarkozy et de sa stratégie pour le second tour ?

Il a conduit sa campagne comme il l’entend. Son intention, je crois, est de parler aux électeurs du Front national, mais aussi à tous les électeurs en France, sur le thème des conséquences de la mondialisation dans le pays.  Le risque, c’est qu’il ne faut pas parler uniquement à une catégorie de Français, les électeurs du Front national en l’occurrence. Une campagne ne peut être gagnée que si on rassemble.

Vous pensez que cette stratégie est valable ?

Il faut parler aux électeurs du Front national, comme à tous les Français, mais il faut éviter de ne parler qu’à eux. Les Français ont peur de la mondialisation, il faut parler de tous les sujets mais sans chercher de bouc émissaire.

Est-ce que vous voterez pour Nicolas Sarkozy ? Si oui pourquoi ?

Je voterai pour Nicolas Sarkozy par loyauté, parce qu’il m’a fait confiance. Cela ne m’empêchera pas d’être très exigeant sur un certain nombre de sujets qui me tiennent à cœur, comme l’action en direction des quartiers populaires ainsi que la lutte contre l’exclusion et les discriminations. Des sujets qui doivent absolument redevenir des thèmes centraux.

Que reste-t-il du passage de Fadela Amara au ministère de la Ville ?

Je n’ai jamais cru dans les plans ponctuels. Les ressources nécessaires à une grande politique de correction des inégalités, ce n’est pas Fadela Amara qui les avait, ce sont les grands ministères de droit commun : le ministère de l’Intérieur, les collectivités locales, le ministère de l’Education nationale, le ministère de la Santé, le ministère du Logement. C’est là que sont les ressources. Il faut des politiques globales, coordonnées, structurées, qui impliquent directement ces grands ministères.

Un rapport de la Cour des comptes montre l’inégalité qui prévaut dans l’Education nationale. Les élèves des écoles parisiennes coûtent plus chers à la collectivité que les élèves de banlieue et de province. L’Etat  dépense plus pour un élève d’Henri IV que pour un lycéen de Bondy. Comment une inégalité pareille peut exister en France ?

Il y a un problème. Le mérite de la Cour des comptes et de l’avoir mis en lumière. Il faut que l’Education nationale mette l’égalité des chances  au cœur de sa politique. Ce n’est pas le cas. C’est une tragédie. On ne s’occupe plus de la moitié des élèves du secondaire notamment ceux des filières professionnelles ou technologiques.

Vos propos sur l’égalité semblent très censés. On vous écoute au gouvernement ?

Nicolas Sarkozy écoute. Je n’ai pas compris que ses ministres, notamment son Premier ministre l’écoutait beaucoup sur le sujet.

Beaucoup de personnes dans les quartiers populaires ont l’impression d’être devenues une chair à canon électorale et de se faire, comme qui dirait, taper dessus…

Il faudrait mieux que ces personnes soient considérées comme étant une force pour la nation plutôt que comme un repoussoir ou un bouc émissaire. Je comprends que dans les quartiers on souffre beaucoup de l’image qu’on en donne. A l’opprobre, s’ajoute le sentiment d’exclusion.  Dire que c’est une chair à canon électorale, je ne peux pas affirmer une chose pareille.  Les gens qui habitent dans ces quartiers sont libres de s’exprimer. Je crois qu’ils le font.

Les hauts fonctionnaires que vous côtoyez sont-ils sensibles à ces questions ?

L’égalité de traitement, l’équité, sont des questions centrales de l’action publique conduite par les fonctionnaires de l’Etat. A l’évidence, ces principes ne sont pas respectés.

Vous avez commandé récemment un rapport sur la diversité dans les médias. Quelles sont les conclusions ?

Ça bouge un peu dans la pub, dans les fictions, dans l’information pas beaucoup, quant à la presse écrite, pas du tout.

La diversité sociale n’est-elle pas plus importante que la diversité « ethnique » ?

Il faut les deux.

Êtes-vous pour les statistiques ethniques ?

Il faut qu’on puisse mesurer l’étendue des discriminations directes et indirectes. Qu’on puisse se livrer, si besoin,  à une enquête dans un immeuble ou une administration sur l’évolution de la diversité, un des indicateurs de l’égalité de traitement. C’est une absolue nécessité. Il faut se doter de ses moyens pour éliminer les fantasmes, qualifier les situations et les traiter.

Est-ce que la discrimination positive est une manière de tordre le bras au système pour le forcer à évoluer sur ces questions ?

Les transformations liées à la diversité sociale et « ethnique »  ne se feront pas  spontanément. Ça ne s’est jamais fait spontanément. Il faut des processus, des mécanismes, et une obligation de résultat.

Quel est votre avis sur le bilan politique de Rachida Dati, Rama Yade et Fadela Amara?

C’est très bien symboliquement.

Et sur leurs actions ?

Joker.

Que pensez de l’engagement des USA, du Qatar dans les banlieues ?

Les Américains ont été très impressionnés par les événements de 2005 en banlieue. Ils savent que l’un des enjeux de la cohésion et de la modernité de la France tient dans sa façon de gérer sa diversité dans le futur. Leur opinion, c’est que la France ne sait pas gérer cette diversité. Il faut dire que les Américains ont une certaine avance dans ce domaine. Quant aux initiatives d’un certain pays du Moyen-Orient, cela tient plus de l’anecdote.

Pour vous, qui est en faute, l’Etat ? Ces populations ?

Ce n’est pas une question de faute. La France est un pays qui assimile. Elle l’a démontré dans son histoire. Cela s’appelle le creuset républicain. Je suis de ceux qui pensent que la France est capable d’intégrer et d’assimiler des populations d’origines différentes. La France avait un empire, elle s’en est accommodée. L’islam est la deuxième religion du pays. La France est capable de vivre avec sa diversité si elle accepte d’appliquer ses principes. Si on refuse de donner un statut de citoyen à part entière aux populations venues d’ailleurs, cela ne peut pas  fonctionner. Il faut absolument faire de l’égalité de traitement un principe cardinal de nos politiques publiques.

La fierté d’appartenance au pays est également un sujet capital. On peut difficilement être fier d’être Français si le pays n’est pas fier de vous. On ne peut pas être Français si on n’est pas fier de son pays, fier de son père. Le traitement infligé aux migrants dans l’histoire, cette façon d’en avoir fait des parias, des profiteurs, de les avoir délégitimé comme citoyens, n’en faire que des exclus… Comment être fier d’un pays qui réduit ainsi votre père ?

Qui est responsable de cet état de fait ?

C’est une démarche collective. Pour changer les choses, il faudrait commencer par célébrer la diversité. Dire ce que les parents et grands-parents de ces personnes ont apporté au pays. Ils l’ont libéré, construit avec leur force de travail. Sur un plan culturel, ces populations sont capables d’apporter des choses précieuses. On n’en parle nulle part.

On n’a pas l’impression que le gouvernement va dans le sens de votre action ?

Ce que je dis, je le pense sincèrement. Je pointe toutes les insuffisances de ce qui a été conduit, pas seulement par Nicolas Sarkozy : ça fait des décennies qu’on aurait dû corriger les choses. Je reconnais à Nicolas Sarkozy le mérite d’avoir mis la question de la diversité au premier rang de ses préoccupations.  Ensuite, il a changé d’opinion. C’est à lui de s’en expliquer. Une inflexion de son attitude sur ces questions que je ne peux que déplorer.

Propos recueillis par Idir Hocini et Rémi Hattinguais

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