« Vous croyez que je peux prendre les deux en même temps ? ». Un cachet de Paracétamol dans la main gauche, un autre d’Ibuprofène dans la main droite, chemise cintrée et manches remontées, Ian Brossat apparaît sur le pas de la porte. Alpagués et amusés par cette question, quelques membres de son équipe se figent sur la moquette verte un peu délavée du couloir puis tranchent : un des deux finira bien par vaincre son mal de crâne.

Nous sommes un mardi du mois de mai, au numéro 2 de la place du Colonel Fabien, au 5ème étage du siège du Parti Communiste Français (PCF). Il est bientôt 16 heures, le temps est doux et le ciel est très bleu. La tête de liste aux élections européennes de 2019 m’accorde ce jour-là une heure de discussion. D’un geste, il indique le bureau de Fabien Roussel, le secrétaire général : « On va emprunter le bureau du boss, il est plus agréable. Il ne m’en voudra pas ». Je tire une chaise pour m’installer. Tandis qu’il s’attable et sert de l’eau pétillante, il demande à la volée : « Vous habitez sur Paris ? Vous avez trouvé facilement ? ». Adjoint consciencieux chargé du logement à la Mairie de Paris, professeur de français à Sarcelles, publiquement engagé dans la défense des droits LGBT, figure de proue d’une parole communiste contemporaine et visage de garçon modèle, Ian Brossat semblait trop de gauche pour être vrai. Spoiler : il est de gauche. Pour de vrai.

Je ne rejette pas mon milieu, mais j’ai aimé en sortir

« Pour mes parents, j’ai fait un petit pas vers la droite, tout de même », commence-t-il par raconter. Si Ian Brossat prend sa carte à la section PCF du 14ème arrondissement à 17 ans, « lorsque j’ai été en âge de décider seul de mon propre avenir », son engagement se révèle être le fruit d’une histoire familiale dense, à la lisière de celle que traverse l’Europe du XXè siècle. Une histoire marquée par la déportation et la survie, l’idéologie et la lutte, la conviction et la liberté. Petit-fils d’un éminent médecin et épidémiologiste condamné à 20 ans de réclusion criminelle par l’Etat d’Israël pour avoir fourni durant trois décennies des informations à l’URSS, Ian Brossat en tire un livre publié en 2016 nommé L’enfant et l’espion. Ainsi, loin de se cacher de ses origines, Ian Brossat les travaille et les fait siennes.

Militants d’extrême-gauche, à la Ligue Communiste Révolutionnaire, Alain Brossat, Français originaire du Beaujolais et futur professeur des universités en philosophie et Sylvia Klingberg, Israélienne engagée en faveur de la Palestine et exilée en France dans les années 70, se rencontrent à l’imprimerie du journal du parti. « J’ai participé à des manifestations quand je n’étais même pas en âge de marcher tout seul, sur les épaules de ma mère. Leur éducation a contribué à forger en moi des convictions solides, c’est certain ». Cependant, il s’émancipe. « Je viens d’une classe moyenne intellectuelle. Mes parents défendaient de beaux principes mais je n’en voyais pas les réalisations concrètes. Entrer au parti communiste m’a confronté à une réalité sociale beaucoup plus large. C’est ce qui m’a plu. Tout de suite. Je ne rejette pas mon milieu, mais j’ai aimé en sortir ». Il fait une pause. « C’est curieux parce qu’on dit souvent que la politique enferme dans une bulle, moi il s’est passé exactement l’inverse ». Il se remémore sa première réunion. A l’époque, il vivait Porte d’Orléans. « Il y avait des intellos, des prolos, un SDF… Je me sentais au contact d’une vérité. Celle qu’au-delà de leurs propres milieux sociaux, des gens peuvent partager un même idéal ».  

Vingt-deux ans plus tard, Ian Brossat est toujours un loyal adhérent et un fier militant, pour qui le parti communiste « n’a pas vocation à être à la marge du système politique français » et à qui nous devons beaucoup aujourd’hui. « Pensez à la Sécurité sociale… Il y a beaucoup de courants de gauche qui nous l’envient à l’international ». Mais, lucide, il soupire : « ça ne veut pas dire que ce parti ne s’est pas affaibli pour autant, au fil des années… ». S’il a pu douter de décisions stratégiques prises en interne, jamais il ne doutera de ses valeurs. Avouant ne pas être un grand théoricien, il préfère entendre son pas déterminé battre le bitume que laisser ses doigts tambouriner d’ennui le bois des tables de l’Hôtel de Ville.

Des combats médiatiques, contre la spéculation et Airbnb

Trois fois candidat malheureux aux législatives, Ian Brossat fait son entrée en politique au niveau local, dans la capitale. Il y utilise et y renforce un goût particulier de la politique de proximité. « Je me connais, je sais que je ne le perdrai pas. Les attaches locales sont essentielles à mon équilibre personnel, insiste-t-il. Et puis, il se trouve que passer des institutions à la rue est dans l’ADN des communistes ».

Conseiller à la ville de Paris à partir de 2008, il préside le groupe communiste jusqu’aux élections municipales de 2014, année où il rejoint l’équipe victorieuse d’Anne Hidalgo. Parce que c’est ce qui lui importe davantage, « être dans le concret ». Il est nommé maire-adjoint au Logement. « Je n’étais pas spécialiste en la matière, reconnaît-il, donc mon début de mandat, je l’ai passé à ingurgiter des livres et à faire un paquet de réunions ». Mais il trépigne et reprend rapidement les rênes : « A un moment donné, ça m’a fait péter les plombs. Au bout de 6 mois, je me suis obligé à reprendre ma permanence d’élu dans le 18e arrondissement. Je suis sorti, je suis allé voir les gens dans leurs immeubles, je suis allé rencontrer les amicales des locataires, les bailleurs sociaux, les promoteurs immobiliers. Si j’étais simplement resté enfermé dans mon bureau, je serais devenu fou ». Ses mains jouent distraitement avec un verre rempli d’eau pétillante. Il en fixe le fond et affirme, en un sourire, « J’étais plutôt timide, petit. Mais c’est une maladie qui se guérit plutôt bien, voyez !».

Tête de liste aux élections européennes depuis le 24 novembre 2018, il confesse que la campagne ne lui laisse plus le temps « pour débouler dans l’heure à la première panne d’ascenseur et pour vérifier que les choses soient réglées ». Médiatisé au fur et à mesure, au sujet de l’hébergement d’urgence des demandeurs d’asile ou encore de sa lutte contre la spéculation immobilière et contre Airbnb, son petit gabarit s’expose aux feux des commentateurs politiques durant ce printemps de campagne électorale monotone.

Quand on met de l’humain derrière les chiffres…

Ian Brossat a été de ceux qui ont bousculé, début avril dernier, le débat entre « gros candidat » organisé par France 2 et France Inter. Déjà, il fit en sorte d’imposer sa place, lui qui avait été exclu des invités initiaux pour causes de sondages trop maigres. Ensuite, il poussa une petite gueulante, contrôlée, quand sera abordé le thème de l’immigration. Longtemps cantonné à sa faucille et son marteau, à Georges Marchais et Marie-Georges Buffet, au XXe siècle et à la couleur rouge, le PCF vit, en un coup d’éclat, son image prendre les traits d’un homme moderne, branché à son siècle. Cure de jouvence pour un discours qui ne se veut plus uniquement « communiste » mais plus largement « de gauche ». Il entérine sa position : « Quand on met de l’humain derrière les chiffres, tous les discours xénophobes ne tiennent plus. La gauche ne peut pas se permettre de flancher sur cette problématique-là. Je sais que la période est compliquée. Je sais que l’opinion publique n’est pas acquise à la cause. Mais si la gauche se contente de lire les sondages et répercuter les discussions de comptoir, on ne sert à rien ».

Il ne se défile pas et se définit comme pro-Europe, « mais pas celle-là ». Si l’Europe était une évidence pour « sa génération », il admet qu’elle traverse aujourd’hui une crise existentielle majeure. Soit elle survit, soit elle en meurt. « Tant qu’elle n’a pas montré une utilité sociale, elle ne se réconciliera pas avec ses peuples ». Mais quelle place existe-t-il pour un communiste dans une structure supra-libérale telle que l’Union européenne ? « Je suis sûr d’une chose, c’est que le capitalisme est dans une période paradoxale : il est triomphant et en même temps on constate qu’il nous conduit à notre propre perte. On ne réglera jamais les problèmes environnementaux, on ne relèvera pas le défi climatique avec la loi du profit, car elle consiste à produire n’importe quoi, n’importe comment quel qu’en soit le prix. Il y a de la place pour autre chose. La question de l’alternative au capitalisme est une question qui se pose concrètement aujourd’hui. Pour peu que les communistes soient malins ils peuvent contribuer à apporter des solutions d’avenir, durables et pour tous ».

Ian Brossat veut se rendre au cœur des institutions. Aller là où le rapport de force se joue et il veut le jouer, lui aussi, au grand jour. Pour autant, rien de messianique dans son apparition sur la scène publique, « je suis candidat aujourd’hui parce que le parti me l’a demandé. J’ai dit oui. Je ne quémande pas les postes, mais je suis content qu’on me le propose. J’essaye de contribuer à différents niveaux à ce que les gens aient une vision des communistes plus proche de la réalité. Et ça se passe ainsi depuis que j’ai quitté l’enseignement il y a 10 ans, parce que je ne pouvais plus faire les deux à la fois. Et l’un comme l’autre demande un plein investissement pour être bien fait », relativise-t-il.

J’aime expliquer, rendre simple des choses compliquées

Evoquer avec lui ses années d’enseignement le fait plonger dans des temps adorés. « J’ai exercé six ans dans le gros lycée public de Sarcelles. C’était hyper mélangé, je m’y plaisais vraiment et je m’entendais bien avec mes collègues. C’est un métier qui m’a marqué au-delà de sa pratique. J’aime expliquer. Rendre simple des choses compliquées. Et répéter toujours la même chose, peut-être ». Il rit franchement, « comme en politique ? », avant de convoquer un souvenir récent, « l’autre jour, je suis tombé sur une ancienne élève dans une crêperie à Montparnasse, j’étais ravi ! ».

Soudainement, la pièce s’assombrit et sa voix se fait plus hésitante. « Mais quelque chose m’a marqué, là-bas. C’est un questionnement qui me reviendra en mémoire jusqu’à la fin de mes jours. Je prenais le bus, entre la gare et le bahut. Je n’ai jamais été contrôlé. D’ailleurs, je n’ai jamais été contrôlé de ma vie par la police. Mais pour mes élèves, c’était systématique. Ça rend dingue. Quand j’enseignais, il y a eu les émeutes à Villiers-le-Bel, pas loin. J’entendais les hélicos tourner au-dessus du lycée, toute la journée. C’est dans ce climat que j’ai pris conscience du poids de la discrimination. Je ne demandais pas non plus à être contrôlé, mais qu’on m’explique : pourquoi mes élèves l’étaient, eux ? ».

Après un silence, j’hasarde une petite curiosité. « Est-ce qu’il y a un livre qui m’a particulièrement marqué ? ». Il hésite peu, « beaucoup de politiques lisent des biographies, mais je n’aime pas ça. Je préfère les romans ». Alors, avec assurance, il annonce : « American Psycho ». A la vue de ma moue étonnée et perplexe, il précise : « Etonnant, hein, pour un communiste ? Justement, c’est fascinant à étudier. J’ai fait mon mémoire de littérature comparée dessus. Pendant des pages entières, on est le témoin d’un cynisme exacerbé et destructeur qui amène à la ruine de toute valeur morale, écrasée par l’argent. Je n’ai pas lu le dernier, de Bret Easton Ellis, d’ailleurs. Il a l’air d’être devenu un peu réac’, non ? ».

L’entretien touche à sa fin. Je me demande s’il a encore mal au crâne. Sur mon téléphone, je fais défiler ses propres affiches de campagne et celles d’Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, nouvelle incarnation du courant démocrate et plus jeune élue à la Chambre des représentants des Etats-Unis. « L’affiche a été largement inspirée, évidemment !, reconnaît-il. Après, je me suis fait tellement engueuler sur l’absence de rouge qu’on a finalement choisi une autre pour la dernière ligne droite. On a choisi quelque chose de plus classique. Mais elle, c’est une femme géniale. C’est important que cette nouvelle génération se fasse entendre, de voir des jeunes qui se remobilisent, sur le climat… ça donne la patate ».

Mais aujourd’hui, c’est son tour. Serein, il balaye la fatigue d’un « il y a pire », se lève de sa chaise et clôt notre entrevue. « Qu’importe l’issue, je continuerai à militer dans mon parti, je veux continuer à porter mes idées. Je n’ai pas de plan de carrière. Je n’ai jamais fonctionné comme ça. Ce qui est sûr, c’est que je ne peux pas vivre heureux entourés de gens qui ne le sont pas ». Alors, Ian Brossat, c’est quoi être communiste en 2019 ? « C’est le principe du partage. Tout le monde doit pouvoir vivre correctement si on prend la peine de partager. Il n’y a rien d’original, mais c’est la vérité, pas vrai ? ».

Eugénie COSTA

Crédit photo : PCF

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