Des poubelles entassées devant les entrées, des pancartes brandies et des étudiants déterminés à se faire entendre. Ce lundi 12 octobre, les quatre bâtiments du campus d’Assas Melun sont bloqués. Une scène inhabituelle dans cette faculté de Seine-et-Marne, peu coutumière des mouvements sociaux.
Après la mobilisation d’Assas Paris, jeudi dernier, les étudiants melunais ont décidé de rejoindre le mouvement de contestation qui agite les lycées depuis plusieurs semaines. « On a vu Assas Paris, bastion de l’extrême droite, se rebeller, alors on était contents. On s’est dit qu’on allait faire pareil », raconte Camille*, 19 ans.
Pour Sarah, 20 ans, cette mobilisation dépasse les clivages politiques. « Les revendications qu’on porte ne concernent pas que la droite ou la gauche. On défend les droits de tous les élèves. On a envie d’une vie étudiante digne. On est là pour nous, pour notre avenir. »
Du lycée à la fac, les mêmes galères
Il fait encore nuit devant le bâtiment Reine Blanche lorsque les premiers groupes se forment. Assises sur un banc, Seynabou et ses amies cherchent des slogans à inscrire sur leurs pancartes. C’est leur première manifestation. « C’est important pour moi de soutenir les lycéens. Il n’y a pas si longtemps, on était à leur place », confie la jeune femme de 18 ans.
Étudiante en première année de droit, Seynabou garde un souvenir amer de ses années au lycée Jean-Moulin, à Torcy. « Le ras-le-bol était collectif. Les toits tombaient sur nous, il y avait des inondations fréquentes, le matériel ne fonctionnait jamais. » Pendant les travaux, qui se sont étalés sur plus de cinq ans, les élèves ont dû composer avec des installations provisoires. « On était dans des préfabriqués, très mal isolés », se souvient-elle.
Son expérience est loin d’être isolée. Selon un rapport publié en 2025 par le collectif Alliance écologique et sociale (AES), 20 à 30 % des bâtiments scolaires seraient vétustes ou inadaptés aux aléas climatiques extrêmes.
Et pour certains, l’entrée à l’université ne marque pas la fin des difficultés matérielles. À Assas Melun, les étudiants évoquent plusieurs dysfonctionnements. « Vendredi dernier, notre prof ne pouvait pas nous envoyer les plaquettes de TD parce que les ordinateurs ne fonctionnaient pas. Ce n’est pas normal de vivre ça à Assas, l’une des meilleures facs de droit de France », déplore une étudiante.
Camille pointe, elle, les conditions dans lesquelles se déroulent certains cours. « Dans l’amphithéâtre Reine Blanche, qu’on bloque ce matin, il n’y a aucune aération. Ces dernières semaines, il faisait très chaud, c’était un enfer. »
Quelques rues plus loin, devant le bâtiment de la Courtille, Mehdi*, étudiant en deuxième année de droit, mesure sa chance. « J’ai été dans un lycée privé où nous avons étudié dans un bon environnement. Mais je sais que d’autres n’ont pas eu cette chance et je suis là aujourd’hui pour eux. Ce n’est pas normal de devoir payer pour avoir accès à une éducation et à des conditions de travail décentes. »
« On a l’impression d’être les gueux d’Assas »
À 9 h 30, les étudiants convergent vers le bâtiment principal. Au mégaphone, une autre revendication revient avec insistance : les différences de traitement entre les campus de Paris et de Melun.
« Il y a plein de profs qui ne veulent pas se déplacer à Melun, parce que je pense que ça fait trop loin pour eux. Du coup, on a plusieurs cours en podcast », explique Camille. Une situation qu’elle juge injuste. « On veut avoir les mêmes chances qu’à Assas Paris. On a l’impression d’être les gueux d’Assas. Pourtant, on a les mêmes diplômes, les mêmes exigences. » Contactée par le Bondy blog, l’université Paris-Panthéon-Assas n’a pas donné suite à notre sollicitation.
Un sentiment partagé jusque chez les étudiants qui ne participent pas au blocus. Mathilde*, 19 ans, est venue assister à son cours. Si elle ne souhaite pas manifester, elle comprend la frustration de ses camarades.
« On est les oubliés d’Assas Paris », lâche-t-elle. Elle raconte avoir appris par un professeur que Gisèle Pelicot était venue donner une conférence sur le campus parisien. « Mais nous ne pouvions pas y participer parce qu’on avait un cours magistral obligatoire au même moment à Melun. »
Pour Mathilde, les difficultés ne s’arrêtent pas aux enseignements. Elles concernent aussi les démarches administratives. « Lorsque j’ai voulu m’inscrire en deuxième année, le site ne fonctionnait pas. L’administration était catégorique : il fallait obligatoirement se rendre à Paris, ils ne pouvaient rien faire à Melun. Mais je travaillais non-stop cet été, c’était super compliqué de m’organiser. »
Autant de situations qui alimentent le sentiment d’être des étudiants de seconde zone, malgré des diplômes et des exigences universitaires identiques.
Une mobilisation qui dépasse les murs de l’université
Sur le trottoir d’en face, Fatiya Mothay échange des messages avec son fils de 16 ans. Au même moment, l’adolescent manifeste devant le lycée Jacques-Amyot, à Melun.
Représentante des parents d’élèves dans l’établissement et assistante parlementaire du député LFI Arnaud Saint-Martin, elle se dit « habituée des problèmes » et décrit « une détresse totale de certaines familles ». « Les professeurs absents ne sont pas remplacés, les enfants aux besoins particuliers n’ont pas d’AESH », dénonce-t-elle.
Présent auprès des étudiants, le député de Seine-et-Marne Arnaud Saint-Martin voit dans cette mobilisation un événement significatif pour la ville. « Ce n’est pas facile de mobiliser à Melun généralement, surtout la jeunesse. C’est une ville ancrée à droite où tout est fait pour ne pas politiser les citoyens. Pourtant, dans le coin, il y a beaucoup d’étudiants et de lycéens. Et on le voit aujourd’hui, ils ont beaucoup de choses à dire. »
La peur de la police n’entame pas la détermination
Tout au long de la matinée, des voitures de police circulent entre les différents bâtiments. À leur passage, certains étudiants saluent les agents, qui leur répondent d’un sourire. L’ambiance est bon enfant, mais la vigilance reste de mise.
Sérum physiologique, masques pour se protéger des gaz lacrymogènes, trousses de premiers secours : les étudiants ont anticipé une éventuelle intervention policière.
Car depuis le début du mouvement lycéen, les images d’interpellations et de violences policières se multiplient. Selon les chiffres communiqués par le ministère de la Justice le 9 octobre, plus de 6 800 personnes auraient été interpellées depuis le début des manifestations, dont 86 % de mineurs. Quatre adolescents ont par ailleurs été gravement blessés.
De quoi nourrir les inquiétudes, y compris parmi les proches des manifestants. « J’ai des potes qui ne veulent pas manifester parce qu’ils ont peur de la police », raconte Mehdi. « Je comprends, mais si tout le monde pense comme ça, on cède à ces violences policières et on ne manifeste jamais. Nos droits n’avanceront pas. »
Camille aussi a dû composer avec les réticences de sa famille. « C’est fou de se dire que même mes parents ont peur de la police. Mon père était réticent au début, mais c’était ma décision. »
Peu après 10 heures, une centaine de personnes sont réunies devant les portes du bâtiment Reine Blanche. Un mail de la direction vient de tomber : la faculté restera fermée pour la journée.
Pour ces étudiants peu habitués à se mobiliser, la matinée aura suffi à faire entendre une colère qui dépasse largement le soutien aux lycéens. À Melun aussi, les étudiants d’Assas entendent désormais faire entendre leur voix.
Baya Drissi
*Les prénoms ont été modifiés.