La pluie n’a pas découragé les élèves du lycée Paul Éluard, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Dès 8 heures du matin, ils sont au rendez-vous pour l’acte V de la mobilisation lycéenne. Et ce mardi 13 octobre, une invitée surprise s’est glissée parmi eux : Greta Thunberg. La militante suédoise de 23 ans est venue leur apporter son soutien.
Le choix de Paul Éluard n’a rien d’un hasard. « C’est l’un des premiers établissements dans lesquels la mobilisation lycéenne a commencé », explique-t-elle au Bondy Blog. Avant d’ajouter : « Malgré le narratif raciste des médias et des politiques, il est important que les jeunes sachent que le monde les voit comme une source d’inspiration. »
Depuis plusieurs semaines, les lycéens mobilisés font face aux accusations de violences, de dégradations ou encore d’instrumentalisation politique. Greta Thunberg est venue leur dire tout le contraire.
Sa présence suscite l’enthousiasme de certains, qui se précipitent pour prendre des selfies. D’autres sont nettement moins impressionnés. « Greta qui ? Je ne la connais pas », lance Yasmine, 15 ans.
« La lutte est joyeuse tant qu’il n’y a pas d’intervention de la police »
« L’ambiance est bonne et chill », poursuit Yasmine. En seconde, l’adolescente a participé à toutes les mobilisations depuis le début du mouvement. Pour elle, pas question de manquer à l’appel : « Si personne ne vient, il n’y a pas de blocus. Et s’il n’y a pas de blocus, on n’a pas nos droits. »
À 11 heures, difficile de distinguer le blocus d’un concert improvisé. Regroupés sur les marches de l’entrée du lycée, des élèves dansent et reprennent en chœur Bendo na Bendo, de Niska. Une grande enceinte noire assure l’ambiance.
Un peu plus loin, trois professeurs observent la scène, amusés. Ils enseignent au collège Pablo Neruda, à Stains. « Nous sommes venus apporter notre soutien à nos anciens élèves, désormais lycéens à Paul Éluard », explique Lisa Barthelemy. Des enseignants et des élèves d’autres établissements des environs ont également fait le déplacement.
Sous les acclamations des adolescents, deux professeurs se livrent même à une bataille d’aura. Mais derrière cette atmosphère bon enfant, les souvenirs des précédents blocus restent présents.
La lutte est joyeuse tant qu’il n’y a pas d’intervention de la police
« La lutte est joyeuse tant qu’il n’y a pas d’intervention de la police », glisse Lucien Catalano, lui aussi enseignant. Lors des précédentes mobilisations, des élèves ont été gazés et interpellés aux abords de l’établissement. « Ils n’ont pas de rôle d’apaisement. C’est triste, mais ils font peur », déplore Lisa Barthelemy à propos des forces de l’ordre.
Quelques mètres plus loin, changement d’ambiance. Des professeurs et des assistants d’éducation (AED) forment une chaîne humaine face aux CRS pour protéger les élèves. Une poubelle a pris feu. Les pompiers interviennent sous les applaudissements des lycéens. « Ils ne sont pas aussi impopulaires que vous ! », lance un professeur à l’adresse des policiers.
Le feu est maîtrisé et les forces de l’ordre reculent. La tension semble retomber lorsqu’un jeune homme est interpellé et conduit vers le commissariat situé de l’autre côté de la rue.
Grâce à une vidéo de l’interpellation, des enseignants parviennent à l’identifier. « Je le reconnais, il est de Bartholdi, je suis son professeur principal », répète l’un d’eux. En quelques minutes, ses parents sont prévenus et les coordonnées d’un avocat transmises.
De Saint-Denis à Paris, le cortège grossit
Pas question pour autant de mettre fin à la mobilisation. Un appel au micro rassemble les manifestants. Direction Paris, où les lycéens doivent rejoindre le cortège qui prévoit de marcher jusqu’à Matignon.
Le parcours, voté en assemblée générale, ne doit rien au hasard. « L’objectif est que le gouvernement nous écoute. On leur dit : “On va devant chez vous et on ne va pas se taire, quoi qu’il arrive” », martèle Nawel, élève de terminale dans un lycée d’Épinay-sur-Seine.
Aux élèves de Paul Éluard se sont joints des lycéens des communes voisines, mais aussi des étudiants des universités Paris 8 et Sorbonne Paris Nord. Parmi eux, Anouk, en master de cinéma, tenait à apporter son soutien au mouvement.
« Aujourd’hui, c’est le vote du budget 2027. Ils le votent entre eux, mais ils doivent le voter pour nous », s’insurge-t-elle, alors que les discussions budgétaires s’ouvrent à l’Assemblée nationale.
À mesure qu’il avance, le cortège grossit. Les manifestants investissent la chaussée, encouragés par des automobilistes et des passants. Les slogans fusent, la musique résonne.
Place Victor-Hugo, nouvelle effervescence. « Il y a le maire, regarde ! », lance un lycéen à son ami avant de courir vers Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis. Entouré de plusieurs élus, il serre des mains et pose pour des selfies avec les adolescents.
« La municipalité soutient totalement la mobilisation. On est là pour dire que leurs revendications sont légitimes. Nous allons continuer à nous mobiliser pour qu’il y ait une réponse politique, car la police n’en sera jamais une », assure-t-il au Bondy Blog.
Jouer la montre, ce n’est jamais bon pour la démocratie
L’élu interpelle également l’exécutif : « Il faut que le président, le ministre de l’Enseignement supérieur et celui de l’Éducation donnent une réponse, parce que jouer la montre, ce n’est jamais bon pour la démocratie. »
Les annonces du gouvernement n’ont pas convaincu les lycéens. Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a notamment promis le déploiement de 3 000 enseignants remplaçants dans les établissements les plus en difficulté. Une réponse jugée insuffisante par les organisations lycéennes, qui réclament davantage de moyens pour l’école publique.
À l’échelle nationale, les organisateurs revendiquent 480 000 manifestants ce mardi, contre 450 000 une semaine plus tôt. Le ministère de l’Intérieur avance, lui, 161 500 participants, contre 266 000 le 6 octobre. Deux comptages qui dessinent des tendances opposées.
« Ici, c’est le 9-3 et on revendique nos droits »
Pour rejoindre la manifestation parisienne, les lycéens s’engouffrent dans le RER D, direction Châtelet-Les Halles. À peine sortis de la gare, ils donnent de la voix : « Ici, c’est le 9-3 et on revendique nos droits ! »
La pluie a laissé place au soleil. Le cortège traverse le boulevard de Sébastopol puis la rue de Rivoli, jusqu’au point de convergence des manifestants. La foule est dense, la circulation presque impossible.
Adossées à un feu de signalisation, Cathy et Sane, élèves de première et de terminale à Paul Éluard, attendent le départ en direction de Matignon. Pour leur première manifestation parisienne, elles ne cachent pas leur enthousiasme. La ferveur est « magnifique », confient-elles, heureuses de voir « toutes les générations » réunies.
Cathy insiste sur le rôle des enseignants et des AED qui les accompagnent depuis le matin. « On se sent en sécurité face à la police parce que les profs font une chaîne humaine. Pour l’instant, les policiers sont calmes, mais on sait que ça va dégénérer », redoute-t-elle.
On veut être logés à la même enseigne que les établissements parisiens
Après une longue attente, la marche reprend. En tête du groupe, les personnels du lycée déploient une grande banderole rouge : « Paul Éluard en lutte ». Ils se placent devant les élèves, comme pour faire rempart.
Depuis le début des blocus, enseignants et AED se mobilisent aux côtés des lycéens. « Leurs revendications sont les nôtres », explique Rachid, assistant d’éducation depuis trois ans et ancien élève de l’établissement.
Originaire de Saint-Denis, il salue la « conscience politique » de ces adolescents, qu’il estime ne pas avoir eue à leur âge. « On veut être logés à la même enseigne que les établissements parisiens », insiste-t-il. Avant de répéter le mot d’ordre : « On ne lâchera rien tant qu’on n’aura pas de réponse. »
La fête s’arrête aux portes de Matignon
Mais les lycéens n’atteindront pas Matignon. Les forces de l’ordre bloquent les rues menant au quartier du Premier ministre et l’itinéraire est modifié. Le cortège terminera sa marche aux Invalides.
Une issue qui ne surprend guère Éric*, professeur d’histoire-géographie à Paul Éluard. « Il n’y avait aucune chance que les élèves atteignent Matignon. Cela montre que Matignon est totalement fermé et ignore sa jeunesse », analyse-t-il.
Face aux critiques dont les lycéens font l’objet depuis le début du mouvement, Éric préfère souligner leur engagement citoyen. Dans le cortège, les symboles nationaux côtoient les références de leur génération. Entre Sexy nana, d’Aya Nakamura, et Afro Trap, de MHD, les élèves entonnent à plusieurs reprises la Marseillaise avec la même ardeur. Des drapeaux tricolores flottent aux côtés de drapeaux palestiniens.
Au loin, un nuage de gaz lacrymogène apparaît. Poussé par le vent, il se rapproche du cortège. Des professeurs sortent de leurs sacs des masques chirurgicaux et du sérum physiologique, qu’ils distribuent autour d’eux. Malgré les gaz, les lycéens continuent de chanter et reprennent une dernière fois la Marseillaise.
Il est 17 heures, boulevard des Invalides. L’enceinte s’est tue, la banderole rouge a été rangée. Les gaz lacrymogènes se multiplient. Les professeurs et les lycéens de Paul Éluard décident de quitter les lieux.
La fête est finie. Cathy l’avait prédit.
Marie-Mène Mekaoui
Photos : Lilia Aoudia
*Prénom modifié.