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Sur l’esplanade des Guilands, entre Montreuil et Bagnolet, une pelouse aménagée en terrain de foot accueille des scènes de liesse qui ponctuent le tournoi de football. Des enceintes, la voix de Théodora s’échappe. Un peu plus loin, d’autres adversaires préfèrent l’affrontement virtuel, une Playstation branchée sur une table de camping. D’apparence banale, cet événement de quartier souffle pourtant un vent de révolte. Les drapeaux pirates, accrochés aux arbres, se gonflent avec la brise. Sur l’un d’entre eux on lit : « Nos désirs sont désordre », slogan historiquement féministe et révolutionnaire.

Ici, personne ne donne son vrai prénom. La plupart sont militants, certains en procès dans leur propre pays. Organisé par Les Peuples Veulent, Darna, Les Digitales et Génération Panasiatique, ce tournoi donne le coup d’envoi de l’évènement “Global Piracy”, sur les révoltes et les révolutions de la Gen Z, pendant tout le week-end dans les deux communes limitrophes. Mais l’engouement est international.

Un réseau international

L’évènement s’inscrit dans le mois de Mujawara, qui signifie “voisinage” en arabe. Cette initiative portée par Les Peuples Veulent a pour but de créer du lien entre échelle locale et internationale. « C’est un réseau créé il y a quatre ans. L’idée, c’est que tous les membres organisent des évènements internationalistes chez eux pendant le mois de juin », explique Guillaume*, un des organisateurs de l’évènement, membre de Darna et des Peuples Veulent.

Pour sa première édition, des débats, des ateliers et des banquets sont organisés dans 80 villes, 20 pays sur cinq continents, en simultané, afin de rappeler que la lutte se fait en commun. En Île-de-France, Mujawara prend la forme d’une balade sonore à Fontenay-sous-Bois pour la fête de la musique ou de projections au cinéma La Clef le 27 juin.

« Si on veut parler politique, on doit vivre des trucs ensemble et ça commence par manger, s’amuser, à l’échelle de notre quartier », revendique Guillaume. « Le foot, c’est un biais génial pour créer du lien avec des gens qui ne sont pas du même milieu social, qui n’ont pas les mêmes intérêts dans la vie », poursuit Sacha*, qui participe à la compétition. Des discussions autour de l’auto-défense numérique, de l’auto-organisation populaire sont complétées par des projections de récits de révoltes et d’un DJ set.

Une lutte festive et populaire

« Je fais de la musique, donc je trouve cette forme de lutte passionnante : la façon dont la musique peut donner de la force aux gens et mettre des mots sur des oppressions », s’enthousiasme Sacha. Si l’heure est à la fête, le sujet n’en reste pas moins grave. Depuis deux ans, les révoltes portées par la jeunesse se multiplient partout dans le monde : à Madagascar, au Maroc, en Géorgie. « Le but, c’est d’apprendre de ces luttes, de s’en inspirer et de faire des liens avec des militants et des militantes », explique Camille*, organisatrice et membre de Génération Panasiatique.

Le pirate au chapeau de paille, référence au manga One Piece né en même temps que cette génération insurgée, se hisse en étendard. « Même si chaque cas est particulier, on repère une esthétique commune », soulève Guillaume. La tête de mort émerge lors des manifestations en Indonésie en août 2025 et est très vite reprise, comme un symbole, au Népal, aux Philippines, au Brésil et même en France.

Le militant interprète cet engouement : « Chaque fois que le héros de l’anime, Luffy, arrive quelque part, il combat les gouvernements en place et souvent il les fait tomber. Ces révoltes partent de questions de subsistance, de possibilité de vivre dignement ». Et si ces soulèvements peuvent être perçus comme minoritaires, il rappelle : « À Madagascar, près des deux tiers de la population ont moins de 30 ans, ça ne peut pas être analysé comme un événement isolé ». 

Pour que le souffle de la révolte perdure

Cette génération redéfinit les codes de luttes avec l’utilisation des réseaux sociaux. « Ces révoltes ont été grandement menées sur ces plateformes et paradoxalement c’est un moyen de répression très fort, donc c’est quelque chose de nouveau qui nous questionne. Il y a beaucoup de militants qui ont filmé des révoltes, ce qui a permis aux gouvernements d’identifier des gens. Tik Tok a aussi été coupé », développe Camille.

Gwen* a participé au tournoi du jour, mais elle compte bien être présente demain aux débats. « Je m’intéresse à la théorie politique du mème. J’espère que les discussions sortiront de sa lecture médiatique occidentale. » C’est dans ce but que les collectifs ont invité, entre autres, Audrey K. Randriamandrato, membre de la GenZ Madagascar et @QLF (QueLaFac), participant de la révolte en Kanaky.

Pour Léo*, membre des Digitales et des Peuples Veulent, le but est de remettre ces soulèvements juvéniles et populaires sur le devant de la scène : « Ce mouvement a été balayé rapidement par les médias. Il y a toujours des révoltes Gen Z en cours, en Albanie par exemple, contre un projet de la famille Trump qui compte détruire toute une île et un éco-système pour faire un hôtel de luxe ». L’objectif est aussi de les faire perdurer, grâce aux fonds récoltés durant le week-end. « La moitié va aller à la lutte kanak et pour acheter un lieu en Syrie », indique Léo.

Aurélia de Spirt 

Photo @imane.gdz

*Les prénoms ont été modifiés

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