Neuf ans après la mort d’Adama Traoré, le cri « Justice pour Adama » résonne à nouveau devant la caserne de Persan, où le jeune homme de 24 ans a perdu la vie lors d’une interpellation. En tête du cortège, Assa Traoré réclame justice pour son frère et pour toutes les victimes « du racisme et de l’injustice ».
Parmi les manifestants, Voltuan* est venu de Bourgogne pour participer à la marche : « On est là pour Adama et pour toutes les victimes de violences policières ». Le retraité prend part à toutes les marches depuis 2017 en mémoire d’Adama Traoré. Vêtu d’une chemise bleu, il porte une pancarte sur laquelle figure les noms de victimes de violences policières. « Je suis là aujourd’hui pour soutenir la famille et réclamer justice », assène l’ancien instituteur.
Ce n’est pas normal de perdre la vie pour un contrôle policier
Un peu plus loin, Pali et Youssra manifestent aujourd’hui en famille. « C’est important d’expliquer aux enfants ces injustices », explique Youssra auprès de son fils de 7 ans. À ses côtés, Pali acquiesce : « Ce n’est pas normal de perdre la vie pour un contrôle de police ». Le père de famille ajoute : « Aujourd’hui, on pense aussi aux victimes dont on ne parle pas. Certaines violences sont passées sous silence ». Il regrette aussi un manque de médiatisation des violences policières.
Plusieurs figures politiques sont présentes au rassemblement comme les députés du département de la Seine-Saint-Denis de La France Insoumises Aly Diouara et Éric Cocquerel. Ce dernier se rend aux manifestations depuis plusieurs années. Selon lui,« il n y a pas assez d’engagement politique à l’Assemblée nationale sur ces questions de racisme ». Il dénonce « une évolution vers un discours toujours plus répressif ».
Un espace pour les familles des victimes
Aux côtés de la famille d’Adama, des familles prennent la parole à tour de rôle pour évoquer la disparition de leurs proches. Les témoignages se succèdent, abordant avec émotion les dossiers classés sans suite, les violences policières et les crimes racistes. « Aujourd’hui on ne marche pas que pour Adama, on manifeste pour Souheil, Nahel, Aboubakar et tous les autres », déclare Assa Traoré.
Amélie réclame aujourd’hui justice pour son frère Aubin, retrouvé mort dans sa cellule de la prison de Fleury-Mérogis, ce 3 juin. Selon la famille, sa mort a été camouflé en suicide. « Mon frère a été tué. Aujourd’hui je veux la vérité et la justice », déclare-t-elle. La famille a demandé une enquête supplémentaire. « Aujourd’hui on a du mal à croire en la justice », souffle-t-elle.
Lorsqu’une famille gagne, c’est toutes les familles qui gagnent
Désiré, venu manifester « pour la cause et contre le racisme », fait le même constat : « J’ai l’impression que la justice n’est pas toujours au rendez-vous lorsque l’on parle de bavures policières ». Une justice que Mounia Merzouk, la mère de Nahel, demande aussi aujourd’hui. Libération a récemment révélé que le policier auteur du tir ayant tué Nahel a repris le travail et a été muté au Pays basque.
« On est obligé de crier le nom de nos morts dans les rues », déplore Mehdi, le frère de Sulivan, tué par un tir policier le 9 juin 2024, pour un refus d’obtempérer. Il a tenu à manifester aux côtés des familles pour représenter les victimes et « être leur voix ». « C’est une forme de révolte d’être là aujourd’hui », sourit-il.
Le collectif Justice pour Adama à choisi de fédérer les familles aujourd’hui. « Lorsqu’une famille gagne, c’est toutes les familles qui gagnent », assure Assa Traoré.
Un rassemblement convivial
Le collectif a opté pour un rassemblement familial. Après la marche, les manifestants se réunissent dans l’espace vert de la ville pour profiter de jeux gonflables, d’un barbecue et des concerts d’artistes dont Médine et Youssoupha. « Il faut lutter, mais pas dans les larmes », confie Assa Traoré. Le menton levé, elle ajoute : « On est la famille d’une victime, mais on ne sera pas leurs victimes ».
J’ai peur pour les petits, qu’un jour ils subissent un contrôle abusif
Un rassemblement apprécié par les familles. Assise dans un coin d’ombre, Iba, une habitante du quartier, se rend à chaque marche depuis maintenant 9 ans, « pour honorer la mémoire d’Adama ». Aujourd’hui, elle a ramené ses trois enfants. « C’est important de venir avec eux, pour en parler et qu’ils comprennent. » Avec ses mots, Maher, âgé de 11 ans, explique : « Ça me fait de la peine, Adama a été tué alors qu’il a dit qu’il avait du mal à respirer ». Iba baisse la voix avant d’ajouter : « J’ai peur pour les petits, qu’un jour ils subissent un contrôle abusif ».
Le 16 mai 2024, la cour d’appel de Paris a confirmé le non-lieu prononcé en août 2023 en faveur des gendarmes mis en cause dans la mort d’Adama Traoré. Une décision que la famille conteste, un pourvoi en cassation a été déposé. Une fois la marche terminée, sur la scène prévue pour les artistes, Assa Traoré lance : « Tant qu’il n’y aura pas de justice, il n’y aura pas de paix », avant le lancement du concert.
Sofia Goudjil