Un an après la mort d’Adama Traoré entre les mains des gendarmes, les rues de Beaumont-sur-Oise ont de nouveau vibré aux sons de « Justice pour Adama » dans une atmosphère de dignité et d’émotion. Reportage.

« Le point de départ c’est ici, quand on recherchait Adama l’an dernier à la même époque« . La voix d’Assa Traoré, sœur d’Adama est posée mais forte, puissante même. Elle explique pourquoi la conférence de presse a lieu devant la mairie de Persan, ville où est décédé Adama Traoré. Porte-voix de la famille et devenue malgré elle une figure de la lutte contre les violences policières, Assa Traoré évoque également deux autres de ses frères, Bagui et Yacouba, aujourd’hui incarcérés. Le premier, pour « tentative d’assassinat sur personne dépositaire de l’autorité publique », le second pour « violences en réunion ».

« Ça fait un an que la famille Traoré subit un acharnement« , résume Assa, rappelant ensuite le mot d’ordre de la marche. »Ce jour-là, ils [les gendarmes, ndlr] ont eu un droit de mort sur Adama. On ne veut pas une simple mise en examen mais une condamnation« .

Assa Traoré et sa mère, interrogées par la presse en amont de la marche.

« On a exigé que les forces de l’ordre ne soient pas visibles, sinon ça aurait pu être vécu comme de la provocation »

Jeunes, mamans, enfants, ados, papys, forment ensuite un cortège de plus d’un millier de personnes qui prend la direction de Boyenval, quartier de Beaumont-sur-Oise où vit la famille Traoré. En tête de cortège, la famille d’Adama est présente. On aperçoit également Théo, victime d’un viol présumé à la matraque de la part d’un agent de la BST à Aulnay-sous-Bois le 2 février 2017.

Le père de Curtis, ce jeune mort percuté par un bus alors qu’il fuyait un contrôle de la BAC à bord d’un quad en mai dernier, est également présent, tout comme la sœur de Babacar Gueye, un jeune Sénégalais tué de 5 balles par la police à Rennes, en décembre 2015. Rokhaya Diallo, journaliste, réalisatrice et militante anti-raciste est également là.

Près d’un millier de personnes ont marché en hommage à Adama Traoré. Parmi eux, en tête de cortège, Théodore Luhaka, victime d’un viol présumé par matraque d’un agent de la BST le 2 février 2017.

D’une seule voix, tous réclament « Justice pour Adama ». Plus que la famille ou les proches, c’est un quartier entier qui pleure l’un des siens. Comme Rofrane, 35 ans, enfant de Boyenval elle aussi : « Adama a l’âge de mon petit frère. Ça nous a fait du bien de tous se revoir, de se soutenir. Il y a eu des bonnes nouvelles concernant le dossier judiciaire ces derniers jours. On suit cela de près ». Son amie Faten rebondit : « On a grandi avec eux, ça nous tient à cœur d’au moins les soutenir. Ça a été une belle journée. On sera toujours là pour soutenir la famille Traoré. C’est comme notre famille ».

Proches et amis de la famille Traoré, en t-shirt rouges,faisaient office de personnel de sécurité pour encadrer le cortège.

Plusieurs membres de la famille et des amis d’Adama portent un t-shirt rouge portant l’inscription « Justice pour Adama, Sans justice vous n’aurez pas la paix », et la mention « STAFF » au dos. Jeunes hommes pour la plupart, ils se tiennent par la main pour encadrer le cortège. Trois d’entre eux les devancent en scooter pour aiguiller les marcheurs. Les forces de l’ordre, habituellement présentes dans ce genre d’événement étaient invisibles aujourd’hui, si ce n’est un drone survolant le cortège et qui a reçu les cris de « assassin, assassin ».

L’an dernier, le 26 juillet 2016 très précisément, lors de la marche en hommage à Adama dans les rues de Beaumont, les gendarmes étaient pourtant bien présents postés à quelques intersections. À cette époque, les mêmes cris « assassins » leur avaient été lancés par certains marcheurs, stoppés par un membre de la famille d’Adama au mégaphone. « On a exigé que les forces de l’ordre ne soient pas visibles, sinon ça aurait pu être vécu comme de la provocation. Tout est resté calme. C’était un moment de recueillement, de dignité », résume un membre du comité Vérité et Justice pour Adama. Le comité s’est aussi battu pour obtenir de la préfecture que le cortège passe devant la gendarmerie où Adama est mort : « Ils voulaient que l’on passe en périphérie de la ville et ça c’était hors de question. On avait un bon service d’ordre, bien visible ».

« C’est bien de faire des manifs, des marches à Paris, mais en banlieue, c’est encore mieux »

Plus d’un millier de personnes ont marché en hommage à Adama Traoré de Persan à Beaumont-sur-Oise.

De nombreux participants portaient eux un t-shirt noir avec la même inscription « Justice pour Adama. Sans justice vous n’aurez pas la paix ». Pour certains, c’est un signe d’appartenance au comité comme Youcef Brakni, 31 ans, militant « contre tous les ismes » dans son quartier à Bagnolet. « Cette marche a été un long travail d’organisation, sur les réseaux sociaux, avec les médias, avec les personnalités engagées. On s’est déplacé dans des manifestations, comme celle du Front social. Avec à chaque fois le même discours : ‘c’est bien de faire des manifs, des marches à Paris mais en banlieue, c’est encore mieux’. Surtout là où les populations issues de l’immigration vivent la répression, là où la répression est la plus forte.« 

Près de la gendarmerie de Persan, ce sont à présent les « On n’oublie, on ne pardonne pas », qui retentissent. Ainsi que les noms de Bagui, Yacouba, Erwan, Doums, les frères et amis d’Adama actuellement en prison. Devant la caserne, un homme récite ensuite la sourate Fatiha du Coran, en guise de prière pour la mémoire d’Adama. Une autre halte s’impose devant l’appartement où Adama s’est réfugié pour échapper aux gendarmes. Pour Assa, c’est là qu' »ils ont commencé à lui retirer la vie« , à quelques centaines de mètres de l’hôpital.

En fin de marche, plusieurs jeunes sont montés sur le toit d’un des immeubles de Boyenval en face du stade et ont déployé une banderole à l’effigie d’Adama.

Les familles de Lamine Dieng, Bouna Traoré, Curtis présentes

Plus qu’une sœur, une famille et un quartier mobilisés, il y a toute une communauté, celles des soutiens des familles de victimes de violences policières. À l’arrivée au stade du quartier de Boyenval, la famille Traoré les laisse s’exprimer. Parmi eux, Ramata Dieng, sœur de Lamine Dieng, décédé il y a dix ans dans un car de police après avoir été immobilisé et pressé au sol alors qu’il résistait à son arrestation, ou encore le père de Curtis et un frère de Bouna Traoré qui n’a pas pris la parole mais a manifesté sa présence.

Juste avant, tous ont suivi avec attention la violente performance artistique simulant l’immobilisation d’un jeune qui se rebelle au cours d’un contrôle de police : balayette et plaquage ventral s’ensuivent avec le poids des trois autres sur le corps, comme Adama. La scène est supervisée par un judoka, qui finit par conclure qu’il ne faut pas se débattre, qu’il faut chercher de l’air, demander clémence, pour survivre.

À la fin de la marche, une simulation est proposée. Un jeune, contrôlé par la police, se rebelle : balayette et plaquage ventral s’ensuivent, avec le poids des trois autres sur le corps, comme ce qui s’est passé pour Adama.

Pendant que certains se restaurent avec les sandwichs merguez, riz et salades préparés par jeunes et mamans du quartier, la famille et les proches prennent place sur scène : frères et soeurs, dont Awa, la soeur jumelle d’Adama qui dorénavant fête son anniversaire seule, mère et neveux, cousins. Samir Baaloudj, ancien membre du MIB, est aussi présent. Puis, les amis prennent place au milieu des frères. Les larmes coulent sur les joues de certains des grands gaillards, séchées rapidement. Laissant place pour finir aux artistes, qui chantent pour Adama :

« Mais arrêtez de nous berner. Oui, arrêtez de nous berner. Je ne comprends pas pourquoi ils l’ont battu à mort. Ou bien encore pourquoi ils ont caché le corps. Alors dites-moi comment faire, quand la mama pleure devant les frères. Quand les gendarmes ne veulent rien entendre. Et quand le corps ils ne veulent pas rendre. Alors on casse, on casse, on brûle et on brûle. On veut se montrer, faire du bruit, braquer les rues. Si la colère m’envahit, c’est parce que les flics nous ont trahis. Ils ont pris la vie à ton anniversaire. Ils ont pris le fils d’une mère et d’un père. Il était innocent, il s’est pété au mauvais moment. Peut-être qu’on n’est pas éduqué, chez vous. Peut-être qu’on n’est pas éduqué, chez vous. Ils ont voulu cacher son corps. Ils ont voulu cacher son corps. Peut-être qu’on n’est pas éduqué, chez vous. Peut-être qu’on n’est pas éduqué, chez vous. Ils ont voulu cacher nos morts. Ils ont voulu cacher son corps. Peut-être qu’on n’est pas éduqué, chez vous. Peut-être qu’on n’est pas éduqué, chez vous. Long time, on criera injustice. Long time, on criera injustice. On criera injustice, long time, on criera injustice. Pour la famille Traoré. Je suis Adama. Pour la famille Traoré. Je suis Adama. Pour la famille Traoré. Je suis Adama. Je suis Adama, Adama, Adama. Je suis Adama, Adama, Adama. Je suis Adama, Adama, Adama ».

Rouguyata SALL

Crédit photo : Lina Rhissi

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