En descendant du bus à Sainte-Geneviève-des-Bois, Alexandre, 84 ans, ne peut s’empêcher de regarder une petite cabane, située près d’un rond-point de la zone industrielle de la Croix-Blanche. « C’est le QG des gilets jaunes de la Croix-Blanche », sourit l’octogénaire qui habite à Brétigny-sur-Orge. Depuis novembre dernier, les manifestants vêtus de la fameuse chasuble fluorescente occupe l’entrée du giratoire, invitant les automobilistes à klaxonner en signe de soutien.

Alexandre fait partie de cette poignée d’habitants actifs et déterminés. Ce militant de la France insoumise est présenté comme le doyen du mouvement du rond-point de la Croix-Blanche. Muni de son sac noir contenant son gilet jaune, il se rend dans un bar-restaurant, à quelques pas de la cabane. C’est là qu’il retrouve son amie Valérie, elle aussi gilet jaune de la première heure. Au menu de la discussion, les manifs hebdomadaires du samedi mais aussi (et surtout) les ennuis d’Alexandre, convoqué lundi 8 avril au commissariat d’Arpajon au sujet d’une plainte déposée contre X par la députée (LREM) de l’Essonne Lætitia Romeiro-Dias. En cause ? Le collage, sur la façade de la permanence de la parlementaire, de photos de personnes blessées lors des manifestations.

Identifié par la police sur Facebook

Face à Valérie, le retraité brétignolais revient en longueur sur cet entretien auquel il ne s’attendait pas. « Quand j’ai reçu la lettre de convocation, j’ai été paniqué et choqué comme mes camarades », se souvient-il, ayant appris la nouvelle un soir de dîner à l’extérieur. « Nous étions une quinzaine à l’avoir accompagné jusqu’au commissariat pour le soutenir », l’interrompt Valérie. Alexandre reprend son récit : « J’ai été reçu à seize heures par une policière, une jeune femme sympathique. Elle m’a montré une photo où on tape la pose devant la permanence. On y voit mon visage contrairement aux autres. C’est comme ça que les autorités m’ont reconnu. La policière m’a demandé si je reconnaissais les visages d’autres gilets jaunes. Je lui ai répondu que les manifestations sont ouvertes à tout le monde. Et qu’il était donc impossible de mémoriser les noms des participants. »  

La permanence dont parle Alexandre est celle de la parlementaire la députée (LREM) de l’Essonne Lætitia Romeiro-Dias, recouverte de photos de gilets jaunes blessés lors des manifestations.

C’est scandaleux qu’une plainte ait été déposée

S’il admet la publication des photos devant les bureaux de la députée de la majorité, Alexandre se montre catégorique face à l’enquêtrice : « J’étais présent sur le rassemblement mais je n’ai collé aucune affiche. En même temps, nous voulions nous entretenir avec la députée sur ses prises de position concernant la loi « anticasseurs ». Depuis plusieurs mois, la police fait preuve d’une répression accrue en France. C’est pour cette raison que nous avions décidé de nous rendre à sa permanence, censée être ouverte au public ce jour-là ».

Parmi les soutiens d’Alexandre, l’avocat David Libeskind qui se trouvait devant le commissariat avec des gilets jaunes. Co-fondateur du groupe « Robes noires et gilets jaunes », une centaine d’avocats en France qui apporte une aide juridique bénévole aux gilets jaunes inquiétés par la justice, il juge la convocation d’Alexandre « disproportionnée. C’est quand même scandaleux qu’une plainte ait été déposée alors qu’il n’y a pas eu de dégâts matériels. Il suffisait de retirer les affiches (…). On profite de ces convocations pour faire des interrogatoires politiques. On demande, par exemple, à la personne pourquoi il participe au mouvement des gilets jaunes. En fait, les autorités cherchent à identifier les figures locales du mouvement ».

Contactée, Lætitia Romeiro-Dias n’a pas donné suite. Sur sa page officielle Facebook, la députée s’était défendue de son absence à la permanence, invoquant un déplacement sur sa circonscription dans le cadre du grand débat national. La parlementaire n’avait pas hésité à dresser un parallèle entre « une ultra-minorité qui choisit les pressions et les intimidations pour porter la dictature de la pensée unique et une écrasante majorité de personnes de notre circonscription qui elles, ont fait le choix de faire vivre notre démocratie, de se réunir, d’écouter autrui, de mettre en exergue leurs consensus et leurs désaccords pour rechercher des solutions positives pour le pays dans le respect de chacun  ».

Heureusement pour Alexandre, tout finit bien puisqu’il est sorti du bâtiment sans avoir payé de contravention. Mais l’enquête suit son cours. Le militant chevronné peut donc continuer de battre les pavés chaque samedi. « Je continuerai à me battre pour nos revendications, pour l’instauration du référendum d’initiative populaire (RIC) en premier lieu mais aussi pour dénoncer les violences policières ». En n’oubliant pas de faire attention aux initiatives qu’il prendra à l’avenir s’il ne veut pas se retrouver une nouvelle fois dans les couloirs d’un commissariat.

Fleury VUADIAMBO

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