Le Bondy Blog : Avez-vous déjà subi un contrôle d’identité ?

Eric Coquerel : Oui, quand j’étais jeune. Je subissais beaucoup de contrôles d’identité, parce que j’avais les cheveux très longs et c’était courant qu’on soit contrôlé, dans les transports en commun, dans la rue. J’habitais dans les Yvelines, à Marly-Le-Roi, qui était à l’époque une banlieue moins bourgeoise, un peu plus mixte. Dans les années 70, je pense que les raisons des contrôles n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui, qu’elles étaient centrées sur la jeunesse, surtout toute jeunesse contestatrice qui pouvait paraître un peu en opposition à la société. Je l’étais déjà à l’époque. Ce n’est pas un hasard si je suis à La France insoumise.

Le Bondy Blog : Comment les contrôles se passaient-ils ?

Eric Coquerel : Comme aujourd’hui dans bien des cas, c’est-à-dire avec un tutoiement de rigueur, parfois de manière un peu agressive et virile. C’était avant qu’il y ait un grand plan de formation de la police dans les années 80 avec Pierre Joxe [ndlr, ministre de l’Intérieur sous François Mitterrand]. J’ai tendance à penser que c’était peut-être moins massif, mais c’était sans retenue et sans aucun motif, comme la plupart des contrôles actuels. Mais ça ne m’arrive plus aujourd’hui. Par contre, si je regarde un peu ce qu’il se passe dans le métro aujourd’hui, ce ne sont pas les jeunes tels que celui que j’étais dans les années 70, c’est-à-dire pour aller vite blond avec les cheveux longs, qui sont contrôlés. Aujourd’hui, c’est physiquement visible que les contrôles sont plus ciblés.

Le Bondy Blog : Dans votre tribune publiée le 28 janvier dans Libération, vous indiquez que cette loi permettra de prouver de manière raisonnable qu’il est possible de diminuer drastiquement les tensions entre la police et la population, en réorientant les tâches policières vers des tâches utiles pour la paix. Ne pensez-vous pas qu’il faut agir en amont, sur la formation puis l’affectation des forces de l’ordre ?

Eric Coquerel : On a eu ces discussions avec des personnes contrôlées et les familles de victimes de violences policières, notamment celles de Théo et d’Adama. La question du récépissé ne règlera pas tout, que ce soit clair, nous n’avons pas cette naïveté. En tant que mouvement, nous sommes pour un retour à la police de proximité. Ça veut dire aussi la dissolution des brigades anti-criminalité (BAC) et les brigades spécialisées de terrain (BST). On est également pour un grand plan de formation de la police, sur les axes liés notamment à la discrimination. […] Il y a un ensemble de mesures qui doivent être prises en compte et qui passe aussi par le recrutement de policiers. Nous sommes très inquiets sur le fait qu’on estime désormais que des sociétés privées puissent être armées, parce que ce n’est pas la vision que l’on a d’une police républicaine. Et ça, c’est assez à l’encontre de toutes les politiques d’austérité, de toutes les politiques de privatisation de bien des aspects de la sécurité qui ont lieu actuellement. Le message qu’on adresse au corps des policiers, c’est qu’on n’est pas leur adversaire. On propose ça plutôt pour faire en sorte qu’ils reprennent une place dans toute la société, y compris dans les quartiers populaires, qui soit une place de maintien de la paix.

Ce qui est intéressant dans la question du récépissé, c’est le mécanisme que ça induirait du côté de la police. Si vous avez un papier officiel, vous êtes obligé de le traiter, ça veut dire qu’il faudra former les policiers sur ce nouveau type de procédure. Et avec cette formation, vous entrainez automatiquement une réflexion de l’administration policière sur ce qu’elle fait. On pense qu’il y a 10 millions de contrôles d’identité par an. C’est quand même anormal que la société n’ait aucun contrôle là-dessus. Je vous rappelle que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen prévoit que la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration.

Le Bondy Blog : Quelle a été votre réaction lors de la publication par Europe 1 de la vidéo de l’interpellation de Théo ?

Eric Coquerel : Ce que j’observe d’abord, c’est que la vidéo ne permet pas de savoir ce qu’il se passe quand Théo est emmené derrière le mur pour le contrôle proprement dit, où manifestement il se rend sans opposer de résistance. La question déjà est de savoir qu’est-ce qu’il s’est passé, pourquoi est-ce qu’il ressort ainsi, d’une manière qui ressemble à une échauffourée. Ensuite, ce qu’on voit et ce qui est clair, c’est qu’il y a une violence totalement disproportionnée de la part de la police pour le maîtriser et surtout une fois qu’il est maîtrisé, puisque des coups continuent à être portés, alors qu’il est à terre et qu’il ne peut plus agir. Y compris avec le coup de matraque télescopique, qui ressemble vraiment à une estocade, qui est d’une dangerosité extrême, surtout sur cette partie du corps, et qui est volontaire et voulue, alors qu’il est hors d’état de nuire. Ce que m’inspire cette vidéo, c’est qu’il y a bien quelque chose de totalement disproportionné, y compris la réaction de Théo, on ne sait pas pourquoi il réagit ainsi parce qu’on ne le voit pas et on ne saura même pas quel est le motif de ce contrôle d’identité qui dégénère, avec cette violence et cette dangerosité pour Théo. Après, savoir comment on peut caractériser exactement dans un tel moment ce qu’il en est, c’est autre chose. De toutes façons, c’est extrêmement dangereux, et donc c’est extrêmement répréhensible et condamnable.

Le Bondy Blog : En septembre dernier, les proches d’Adama Traoré ont sollicité votre confrère François Ruffin, pour relayer à l’Assemblée nationale les nombreuses questions sur les circonstances de la mort du jeune homme et sur l’attitude de l’État. Il a alors répondu qu’il devait mener l’enquête d’abord, alors que de nombreux éléments ont été publiés, notamment les mensonges d’un procureur de la République, un procès-verbal avec de fausses affirmations, un pompier qui contredit plusieurs déclarations des gendarmes. Savez-vous où en est son investigation ?

Eric Coquerel : On en a parlé. Je pense très franchement que François regrette ses propos et la manière dont il a réagi. Effectivement je pense qu’il connaissait mal le problème et comme il n’a pas souhaité avoir une déclaration sur quelque chose qu’il connaissait mal, il a sorti cette phrase. Ça ne veut pas dire autre chose que ça.

Le Bondy Blog : Que pensez-vous des déclarations récentes sur le fait qu’il y ait un racisme institutionnel de l’État français à l’égard des personnes issues de l’immigration, Noirs et Arabes notamment ?

Eric Coquerel : Je n’utilise pas cette expression car elle induirait que dans ses principes, sa constitution, ses lois, l’État français serait raciste comme l’a été, par exemple, l’Afrique du Sud de l’apartheid, les États-Unis des lois ségrégationnistes, l’Allemagne nazie. Or au contraire, les principes qui fondent notre République sont à l’opposé. Nous définissons depuis la Révolution la citoyenneté française comme politique et non pas le fruit d’un héritage. La République française est née contre le droit du sang, contre toutes les définitions ethniques de la Nation. Et même si ça a été très écorné, c’est quand même encore ce qui fonde les bases du vivre ensemble en France. Quand des avocats parviennent à faire en sorte que la Cour de cassation juge les contrôles discriminatoires et en porte la responsabilité sur l’État, c’est le droit qui parle. Dans un État raciste, cette juridiction aurait tranché tout autrement. Après, à un moment-donné, et ce n’est pas la même chose, l’État et plus particulièrement les gouvernements successifs, ont pu prendre des décisions assimilables à des actes et des préjugés racistes, les favoriser ou ne pas suffisamment s’y opposer. Ce n’est pas la même chose mais les effets n’en sont pas moins durs pour les populations qui les subissent.

Le Bondy Blog : Quels types d’actes par exemple ?

Eric Coquerel : Quand Monsieur Valls, alors Premier ministre, expliquait que les Roms étaient quasiment génétiquement incapables de s’intégrer, c’est du racisme. Quant à la politique France-Afrique, elle obéit à une forme de néo-colonialisme basée, notamment, sur le racisme. La manière dont on construit et on institue le maintien de l’ordre dans les quartiers populaires obéit à une logique discriminatoire sociale et « raciale ». Le refus de voir le problème évident du contrôle au faciès repose sur du racisme, non pas seulement pour les personnes qui en sont victimes mais pour ce que cela propage dans la société. Quand vous voyez des gens contrôlés dans le métro, inévitablement, vous vous demandez « Tiens, qu’est-ce qu’ils ont fait pour être contrôlés ? » C’est le premier réflexe que vous avez. Et comme la plupart du temps ce sont des Noirs et des Arabes, vous avez inévitablement un réflexe de vous dire « Pourquoi ces populations-là ? Qu’est-ce qu’ont fait ces populations-là ? » Ce qui entraîne l’idée qu’elles sont contrôlées parce qu’elles ont fait quelque chose. Or dans 95% des cas, ce n’est pas vrai. Et ça entraîne dans la société un réflexe raciste. Continuer à maintenir ce type de contrôle coûte que coûte, c’est une décision raciste, parce que vous entrainez inévitablement du racisme. Quand dans le cadre d’une loi transformant l’état d’urgence en loi commune au nom de la lutte contre le terrorisme vous prenez en même temps des mesures contre les migrants, jouant à fond l’amalgame, c’est provoquer du racisme. Au fond, à chaque fois que dans son histoire la République, et ses principes que sont la liberté, l’égalité et la fraternité, ont reculé en France, elle a laissé le racisme gangrener les décisions de l’État.

Propos recueillis par Rouguyata SALL

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