Le franc CFA est une « chimère, une créature de l’état français, qui n’est autre que le franc français lui-même ». C’est par ces mots qu’en 1980, l’économiste camerounais, Joseph Tchundjang Pouemi, décrivait déjà l’impact négatif du franc CFA lors de la publication de son ouvrage Monnaie, servitude et liberté. La répression monétaire de l’Afrique. Trente-huit ans plus tard, force est de constater que son analyse est toujours d’actualité.

Histoire du franc CFA

La France a créé le franc CFA (franc des Colonies françaises d’Afrique) le 26 décembre 1945 « dans un contexte d’effondrement du système monétaire international et de montée du protectionnisme, » explique Fanny Pigeaud, dans son livre, L’arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA, co-écrit avec Ndongo Samba Sylla.

La monnaie est adoptée suite à la signature des accords de Bretton Woods le 25 décembre 1945 signé par le Général Charles De Gaulle, président à cette période, et contresigné entres autres par le ministre des Colonies Jacques Soustelle. Sa création s’inscrit officiellement dans une volonté de réinstaurer une autorité, notamment économique, de la France métropolitaine sur le territoire africain.

Le gouvernement français a utilisé tous les moyens nécessaires pour maintenir le système CFA

Actuellement, cette monnaie officie dans trois zones distinctes : l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) composée du Bénin, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, du Guinée-Bissau, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo ; la communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) qui englobe le Cameroun, la République du Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale, la République centrafricaine et le Tchad. 155 millions de personnes utilisent le franc CFA à ce jour.

Comment se fait-il que cette monnaie, historiquement coloniale, ait pu perdurer dans le temps ? « Le gouvernement français a utilisé tous les moyens nécessaires pour maintenir le système CFA » affirme Fanny Pigeaud. A la suite des indépendances, le gouvernement français a obligé les pays africains à signer des accords de coopération, les maintenant dans la zone franc, et s’est aussi employé à placer à la tête des nouveaux Etats indépendants des dirigeants qui lui étaient favorables. De ce fait, lorsque certains dirigeants africains ont souhaité s’émanciper de la zone franc, la France s’est efforcée de les y maintenir, peu importait la manière. « En Guinée, lorsque la France fut confrontée pour la première fois à un acte de résistance au Franc CFA, elle répondit de manière violente ». L’opération « Persil » contre la Guinée de Sékou Touré en 1959 a visé ainsi à isoler et déstabiliser la Guinée et à rendre Sékou Touré vulnérable et impopulaire. « En plus de lancer des opérations armées, l’opération Persil consista à fabriquer en France des faux billets de banque guinéens et à les écouler en masse dans le pays. Résultat : l’économie guinéenne s’est écroulée. »

Au Togo, quatre ans plus tard alors qu’il vient de promulguer une loi portant création de la banque centrale, le chef d’Etat de l’époque, Sylvanus Olympio, est assassiné. Un groupe d’ex-militaires togolais ayant servi dans l’armée française l’abat à Lomé devant l’ambassade des États-Unis où il s’était réfugié par crainte de représailles de la France. De quoi refroidir les ardeurs des dirigeants africains qui voudraient suivre l’exemple des présidents guinéens et togolais.

Le système CFA, pilier du fonctionnement du « pré carré » africain de la France

« La zone franc, seule zone monétaire coloniale à avoir survécu à la décolonisation, fonctionne selon quatre principes. », indique Fanny Pigeaud. Le premier est la fixité des parités : les francs CFA et comoriens sont rattachés à la monnaie française. Si la valeur de l’euro baisse, la valeur du franc CFA baisse aussi. Le deuxième est le libre transfert, ce qui représente les transactions courantes et les mouvements de capitaux libres au sein de la zone. Le troisième : la convertibilité illimitée, qui désigne la possibilité d’échanger les francs CFA et comoriens contre l’euro sans restriction (les billets de franc CFA ne sont convertibles que dans leur zone d’émission). Enfin, la centralisation des réserves de change est le quatrième principe de fonctionnement du franc CFA. La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et la Banque Centrale des Comores (BCC) doivent ainsi déposer une partie de leurs avoirs extérieurs en France, auprès du trésor français, le principe étant que pour convertir les francs CFA en devise et vice versa, il faut systématiquement passer par l’euro. 

De ce fait, comme le démontre Fanny Pigeaud, le franc CFA « qui se trouve dans les faits sous la tutelle du ministère des Finances français, est aujourd’hui un pilier du fonctionnement du « pré carré » africain que Paris est parvenu à maintenir. Avec le franc CFA, la France a réussi à conserver en sous-main les avantages du pacte colonial. »

Un outil de domination politique et économique

« Le franc CFA est aujourd’hui le principal outil de domination de la France sur ses ex-colonies africaines, explique Fanny Pigeaud. Il lui permet d’acheter les matières premières africaines, dans sa propre monnaie, lui évitant ainsi d’avoir à utiliser ses devises. Le franc CFA donne aussi aux entreprises et produits français des marchés importants et stables. » Par ailleurs, comme elle et l’économiste Ndongo Samba Sylla, co-auteur, le décrivent dans le livre, « il permet aussi aux autorités françaises de contrôler et d’orienter la trajectoire politique des pays africains. Paris a par exemple pu organiser, à travers le compte d’opérations et les institutions de la zone franc, un embargo financier efficace contre la Côte d’Ivoire lors de la crise post-électorale opposant Laurent Gbagbo à Alassane Ouattara en 2010-2011. »

Pour les deux auteurs, de surcroît, l’une des principales conséquences du franc CFA est qu’il ne favorise pas le développement et l’économie des pays concernés, contrairement à ce que ses défenseurs affirment : « le système impose aux Etats africains de nombreux handicaps », estime Fanny Pigeaud. Elle recense quatre conséquences principales de l’utilisation du franc CFA qui s’avèrent extrêmement problématiques pour les pays en question : « Un régime de change trop rigide, un ancrage à l’euro problématique (l’euro est une monnaie forte alors que leurs économies sont faibles), un faible financement des économies et une liberté de transfert qui entraîne des saignées financières très importantes. »

Le franc CFA oblige les pays africains à rester dans un modèle de développement extraverti

Les chiffres que donne la journaliste sont éloquents : sur les 14 pays utilisant le franc CFA, 10 sont classés dans la catégorie des PMA « les pays moins avancés. » Si l’on prend l’évolution du revenu par tête en moyenne annuelle, on s’aperçoit qu’entre 1960 et 2016, il a été négligeable dans les pays les plus importants de la zone Franc du point de vue économique : Cameroun (0,8%), Côte d’Ivoire (0,45%), Sénégal (0,02%). « Si on veut résumer la situation en une phrase, on peut dire que le franc CFA oblige les pays africains à rester dans un modèle de développement extraverti. »

Qu’en pensent les principaux concernés, à savoir les membres de la société civile africaine ? « Les africains sont de plus en plus actifs sur cette question, se mobilisant pour demander la fin du système CFA. Au Sénégal, il y a ainsi un mouvement baptisé « France Dégage !», qui fait beaucoup parler de lui. De plus en plus d’artistes africains écrivent également à ce sujet et chantent pour dénoncer le système CFA. Quelques hommes politiques s’expriment aussi davantage sur la question, comme le Sénégalais Ousmane Sonko ou l’Ivoirien Mamadou Koulibaly », indique Fanny Pigeaud.

Etat actuel du Franc CFA

L’importance du franc CFA ne se limite pas à une histoire de monnaie. Avant de terminer notre entrevue, Fanny Pigeaud nous indique qu’il est « fondamental de s’intéresser de près à ce système pour comprendre comment fonctionnent aujourd’hui les relations France-Afrique, » aussi appelé « Françafrique », et « pour comprendre en quoi la nature si particulière de ces relations est nocive pour les Etats africains et leurs citoyens. Et c’est d’autant plus important que cette situation, qui dure depuis 70 ans, ne va plus être tenable encore très longtemps. La France va devoir, dans l’intérêt de tous, y compris le sien, se résoudre à lâcher ce système. Plus elle tardera à le faire, plus la rupture risque d’être violente, à la fois politiquement et économiquement. »

Amine HABERT

L’arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA, par Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, éditions la Découverte, 18€

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