Le week-end bat son plein et pourtant, certains Dionysiens se sont donné rendez-vous place du 8 mai pour discuter… éducation ! C’est un forum qui a été installé en plein centre-ville de Saint-Denis pour permettre aux habitants de débattre. « En deux ans de lutte, nous n’avons pas pu faire bouger les choses, alors nous cherchons des solutions parallèles. Ce forum est l’une de ces solutions », explique Nathalie*, l’une des organisatrices du forum avec l’association Yaka et enseignante au lycée Suger de Saint-Denis. Il faut dire que la situation difficile de plusieurs établissements de la ville et du 93 dans son ensemble, légitiment une telle mobilisation, même un samedi après-midi. Le lycée Suger, par exemple, a connu ces derniers mois de nombreuses mobilisations d’enseignants en réaction aux violences qui ont touché l’établissement.

Le forum se veut sans affiliation politique et a été lancé suite à des échanges entre enseignants, parents et élèves. C’est justement cette volonté de fédérer l’ensemble de la communauté éducative qui a poussé l’enseignante ainsi que des collègues et des parents d’élèves à se réunir et imaginer cet espace d’expression, sous le hashtag #BalanceTonRêve. « Il faut relancer le débat sur l’avenir de la jeunesse et l’éducation, en y impliquant les parents qui en sont souvent exclus », analyse l’enseignante.

Impliquer les parents « souvent exclus »

Place du 8 mai en ce samedi après-midi, le forum côtoie les stands de l’Oasis mis en place par le collectif d’associations Mund Gawi. Habituellement lieu de passage très fréquenté mais où l’on s’arrête peu, la place du 8 mai s’est transformée en lieu de rencontre et d’échange. Jeunes et moins jeunes déambulent de stand en stand et découvrent ici des ateliers de graffiti, là des stands de traitement de la laine et autres projets en lien avec la création artistique et la transition écologique. Des habitants ont également préparé à manger et grillent des merguez au barbecue. Au fond de la place, un panneau indique en lettres rose vif le forum “Avenir Territoire Éducation”.

Posté devant l’écriteau, un crieur public harangue les passants et leur propose d’écrire sur un morceau de papier les rêves qu’ils ont en matière d’éducation, puis les invite à les déposer dans l’urne colorée prévue à cet effet. Au milieu de la musique et des bruits de la rue, des enceintes diffusent des rêves recueillis les jours précédents. Parmi eux, on entend « l’égalité des chances pour tous à l’école », « plus de moyens », « une éducation plus sereine, plus solidaire qui émancipe et enrichit ». Des rêves bien pragmatiques plus proches de la promesse républicaine que de l’utopie. Fatoumata Diawara, 23 ans, éducatrice spécialisée travaillant à Saint-Denis, est tout sourire lorsqu’elle glisse son rêve dans l’urne. « C’est vraiment sympa d’avoir des espaces où on peut s’exprimer sans contrainte. »

On a l’impression que notre réussite ici n’est pas considérée comme une priorité

Avant le début du forum, dans une petite construction dotée d’une verrière, un mini studio d’enregistrement audio recueille d’autres témoignages. Installés sur des chaises et coussins multicolores, cette fois-ci ce sont des enfants qui tiennent le micro. Une fillette mène l’interview. « Qu’est-ce que tu aimerais changer dans ton école? »,  demande-t-elle à un petit garçon qui, très sérieux, réfléchit à sa réponse. Mehdi, élève de première au lycée Suger et féru de radio, veille au bon déroulement des enregistrements. Mobilisé au côté des enseignants, il déclare ressentir un sentiment d' »abandon » de la part des institutions : « On a l’impression que notre réussite ici n’est pas considérée comme une priorité », déplore-t-il.

Devant un chapiteau, où une large bannière colorée annonce ”Notre plus beau patrimoine c’est notre jeunesse”, une trentaine de chaises sont installées. A 16h, la discussion débute. Pour cette première édition, les participants sont une vingtaine, et seuls une poignée osent prendre le micro. Quelques curieux s’approchent. Il en ressort un ras-le bol devant une violence répétée et vécue comme un sérieux problème. Pour chacun des intervenants, il est impératif de comprendre les causes de cette violence pour y répondre.

Quand un élève brûle l’école ou caillasse la salle des profs, c’est que l’école l’a trahi

« À Suger, nous sommes confrontés à une escalade de la violence, rapporte une autre enseignante de l’établissement, mais la logique économique fait que les institutions ne nous donnent pas les moyens humains et matériels pour y faire face. Quant aux élus, ils restent pour la plupart silencieux ». Plutôt que de répression ou de surveillance, explique-t-elle, c’est surtout de moyens humains que l’école a besoin pour pouvoir écouter et prendre en charge en amont les problème des élèves. « La violence des élèves est liée au fait que l’école est démissionnaire et ne sait pas les accompagner vers la réussite. Quand un élève brûle l’école ou caillasse la salle des profs, c’est que l’école l’a trahi« , analyse-t-elle. « Aujourd’hui, c’est grave. Les violences sont préméditées, les jeunes font des repérages et coordonnent leurs actes via les réseaux sociaux. Il faut que les institutions remettent les cartes sur la table et réfléchissent de nouveau à des solutions, avec des politiques de territoire qui évitent la ghettoïsation », insiste-t-elle.

« Y en a marre », s’exclame une autre professeur de lycée au micro. « Il faut qu’on occupe l’espace public et qu’on ne laisse pas la violence s’installer dans la ville ». Ce sur quoi un jeune homme poursuit. « Les jeunes sont enfermés dans une sorte de mythologie. Il faut créer des activités qui les réunissent, pour qu’ils voient qu’ils se ressemblent et n’ont pas à se taper dessus ». Une mère de famille ajoute : « On est nombreux, de différentes cultures, mais chacun est trop centré sur lui-même. Si on se voit plus souvent, on pourra échanger des idées sur l’éducation de nos enfants ». Une petite fille prend le micro: « Moi, j’aimerais que les adultes nous écoutent plus ».

On les étiquette ‘voyous’, ‘racailles’, sans écouter le mal-être qu’ils manifestent par la violence

À la quasi-unanimité, tous estiment que le problème de fond est le manque de reconnaissance de ces jeunes dans leur pleine identité. Salima Djellal, médiatrice sociale à Saint-Denis et mère d’une lycéenne scolarisée dans la ville, l’explique avec indignation. « On fait du « bricolage avec l’avenir ». Il faut d’abord donner la parole aux jeunes. Ils ont beaucoup de potentiel, et leur violence pourrait devenir positive, mais ils doivent se réapproprier leurs problématiques« , affirme-t-elle. « On les étiquette ‘voyous’, ‘racailles’, sans écouter le mal-être qu’ils manifestent par la violence. On les appelle aussi « enfants de l’immigration’ et on leur enjoint de s’intégrer, comme s’ils étaient une greffe, alors qu’ils sont déjà à l’intérieur. Il ne faut pas chercher à fragmenter leur identité, à les dénuder de leur historicité. Au contraire : il faut leur donner leur légitimité en les respectant ».

Ce qui amène Julien V., étudiant de 20 ans et membre de l’association Coïncide qui se charge entre autres de jeunes en difficultés scolaires, à affirmer que la question des moyens financiers ne peut pas être la seule réponse. « Il y a énormément de potentiel à Saint-Denis, mais on fait du colmatage de brèche à longueur de journée. Les jeunes sont confrontés à trois problèmes : le manque de confiance qu’ils ont en leur propre valeur, la confirmation de ce problème par une éducation nationale au rabais qui ne cherche qu’à sauver les meubles, et la rareté des passerelles qui favorisent l’ascension sociale ». Pour remédier à ces problèmes, que faudrait-il ? « Il faut de l’argent bien sûr, mais aussi des enseignants issus du territoire et familiers de ces problématiques. Il faut aussi se réunir, car ça crée des étincelles« . Mamadou Marciset, étudiant et membre de la même association, insiste, lui, sur l’autocensure : « Quand on demande à des jeunes ici ce qu’ils veulent faire comme métier plus tard, beaucoup répondent systématiquement ‘je ne sais pas’, parce qu’ils ont du mal à se projeter dans l’avenir ». 

#BalanceTonBahut

Le forum prend fin sur cette absolue nécessité convenue par tous d’un nouveau forum pour poursuivre les échanges collectivement. Cela tombe bien : les organisateurs prévoient un rendez-vous mensuel. Le prochain aura pour hashtag #BalanceTonBahut et permettra aux participants de confier les difficultés rencontrées dans leurs établissements.

Pour cette première édition, le forum aura rassemblé une vingtaine de personnes, dont peu d’enseignants et d’élèves. C’est un début, assurent les organisateurs. A suivre donc !

Sarah SMAÏL

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