Ce samedi, le terrain de foot rue de Boyenval, à Beaumont-sur-Oise, se fait sonore à 14 heures : outre les enceintes qui balancent du Nas, du Fianso ou du Fred Wesley, il y a les exclamations des enfants, leurs rires, le grésillement des merguez sur le barbecue et la voix d’Aya Cissoko, deux fois championne du monde de boxe française et une fois de boxe anglaise, qui, le temps de cette journée, a revêtu ses gants pour animer des ateliers d’initiation. « Si vous frappez trop fort, le point va à l’équipe adverse, explique-t-elle à la quarantaine d’enfants présents. La boxe, ça n’est pas de la bagarre ! »

Aya Cissoko en pleine séance d’échauffement avec les enfants sur le terrain de Beaumont-sur-Oise

L’écrivaine et boxeuse française, qui a elle-même eu affaire à la justice dans son enfance, dénonce un rapport de forces inéquitable dans les situations judiciaires : « J’ai vu ma mère se battre pour que justice soit rendue. Je sais comme c’est difficile quand on n’a pas les codes, qu’on ne connaît pas les rouages de la justice, ça épuise tout le monde au sein de la famille. Et en même temps, je crois en la justice et je veux continuer à y croire« .

L’écrivaine et championne du monde de boxe Aya Cissoko délivre ses conseils

Ring et gant de boxes

Assa Traoré, grande sœur d’Adama Traoré, qui porte le combat depuis la mort de son frère dans les mains des gendarmes il y a plus d’un an et demi, filme les petits qui défilent à tour de rôle sur le ring. Elle aussi portera les gants rouges aujourd’hui. « Contrairement à la société, c’est un combat fair-play la boxe, analyse-t-elle. On peut combattre et gagner dans la dignité ».

Pour la famille Traoré, organiser cet évènement c’est mettre du baume au cœur du quartier. « C’est quand même un quartier qui vit sous tensions, les relations avec la mairie font que l’ambiance est très tendue ici, poursuit Assa Traoré. Donc c’était important pour nous de faire plaisir aux habitants, ça faisait longtemps qu’on n’avait pas organisé ce genre d’événement ».

A droite, Assa Traoré qui porte le combat pour la vérité sur la mort de son frère le 19 juillet 2016

Après les petits, c’est au tour des grands d’entrer sur le ring, puis des mamans, toutes coachées par trois personnes du Boxing club de Paris 20eme. Trois installations gonflables ont été montées pour la journée. « Ce sont les jeunes du quartier qui ont tout organisé, explique Youcef Brakni, militant et membre du comité Vérité et Justice pour Adama Traoré. Quand j’entends parler de dépolitisation de la jeunesse des quartiers populaires, du soi-disant manque de mobilisation, il suffit de venir ici et vous verrez que les jeunes sont impliqués dans cette lutte ! »

Nos soutiens sont surtout des gens qui viennent aussi des quartiers populaires

Les gens du quartier arrivent avec les poussettes, s’installent sur l’herbe pour profiter du soleil ou regarder petits et grands tâter le ballon ensemble. « C’est trop bien, tout le monde parle à tout le monde ici !, lâche une maman qui a fait le déplacement depuis l’Oise. Les gens sont venus de Rosny-sous-Bois, Montreuil, de Créteil dans le Val de Marne aussi… En fait, nos soutiens sont surtout des gens qui viennent aussi des quartiers populaires ».

Les entraîneurs du Boxing club de Paris 20eme animent l’atelier

Si le comité pour Adama s’est déplacé à Paris par trois fois en soutien aux étudiants mobilisés contre la réforme de l’université à Tolbiac et à Nanterre, rares sont ceux, aujourd’hui, à avoir pris un ticket pour Beaumont. Olivier Besancenot est la seule figure politique à avoir fait le déplacement. La présence syndicale est aussi inexistante. « Tout le monde se prépare pour la Fête à Macron le 5 mai prochain mais aujourd’hui personne n’a pris la peine d’être là pour ceux qui subissent le plus la violence sociale au quotidien, déplore Youcef. Beaumont c’est à 50 kilomètres de Paris, c’est moins loin que la ZAD ! Donc, c’est vraiment qu’il y a une hiérarchisation des luttes et un mépris pour cette lutte-là… »

Jeux gonflables et militaires de l’opération Sentinelle

L’absence des soutiens des mouvements sociaux parisiens n’est pas la seule à se faire remarquer : il y a aussi la présence des voitures des forces de l’ordre en patrouille, ce samedi après-midi, rue de Boyenval. Trente minutes après le début de l’événement, ce sont deux jeeps militaires de l’opération Sentinelle – Vigipirate –  suivie par une kangoo de la gendarmerie qui débarquent. Sept militaires, en tenue, descendent sur le terrain, tous armés. Cinq restent aux extrémités et deux s’approchent. Ils resteront environ quinze minutes avant de repartir.

Des militaires de l’opération Sentinelle présents lors de l’après-midi boxe et jeux gonflables organisé par la famille et les proches d’Adama Traoré ©Graine_LaMeute

Un véhicule de gendarmerie patrouillait aux abords du terrai où a eu lieu l’après-midi en soutien à la famille d’Adama Traoré ©Graine_LaMeute

Mohamed, qui avait fait le déplacement du 93, a participé aux échanges avec les deux militaires : « Ils étaient sympathiques. On a discuté avec eux. Ils nous ont parlé de leur service, des pays dans lesquels ils avaient été envoyés, relate-t-il. Mais pourquoi envoyer des militaires ? L’un d’entre eux nous a dit que la gendarmerie leur avait demandé de vérifier que tout allait bien ». Contactée par le Bondy Blog, la gendarmerie de Beaumont-Sur-Oise dit ne pas être informée de cette présence Vigipirate et nous renvoie à nos questions: « Ils étaient habillés en treillis ? Une jeep ? Qu’est ce qu’ils feraient à Beaumont-sur-Oise ? Ils ne sont pas de chez nous ! Pourquoi ils viendraient à un barbecue organisé par la famille Traoré ? ».

Contactée par téléphone et par mail, la délégation à l’information et à la communication du ministère de la Défense ne nous avait toujours pas répondu lundi 30 avril à la publication de ce reportage. Au total, sur les quatre heures de l’événement, sept véhicules des forces de l’ordre passeront en roulant au pas aux abords du terrain de foot.

Les militaires de l’opération Sentinelle étaient présents lors de l’après-midi boxe et jeux gonflables organisé par la famille et les proches d’Adama Traoré ©Graine_LaMeute

©Graine_LaMeute

Assa Traoré ne relève même plus cette présence. « Même dans un moment comme ça, de détente, il y a les militaires, des gendarmes… C’est eux qui amènent la peur alors qu’on ne demande que la justice et la vérité pour mon frère », lâche-t-elle d’un air las. Pour Youcef Brakni, c’est là l’illustration de l’acharnement subi par la famille Traoré. « C’est de la provocation. Il y a une volonté d’occuper le terrain, là ils ont carrément envoyé l’armée ! », s’exclame-t-il avant d’ajouter : « C’est la preuve de la gestion coloniale des quartiers. Face à des festivités, des jeux gonflables, il y a des famas. Ca banalise les armes auprès des enfants, c’est inadmissible ! Je ne me sens pas du tout en sécurité ».

La famille Traoré et les proches dénoncent « un acharnement »

Une présence des forces de l’ordre qui prouve pour les proches et soutiens « l’acharnement qui s’abat sur la famille Traoré ». « Serene, un quatrième frère d’Adama, vient d’être condamné à quatre mois de prison ferme pour outrage par le Tribunal de Pontoise, qui n’est pas du tout impartial. Il y aura un appel à Versailles. Il s’agit du quatrième frère d’Adama à être poursuivi après Bagui, Youssouf et Yacouba », précise Youcef avant d’enchaîner. En même temps qu’il dénonce la présence des forces de l’ordre pour cet évènement, Youcef pointe du doigt l’absence de l’État, notamment dans l’enclavement du quartier. « Il n’y a aucune navette qui relie Boyenval à la gare de Persan, située à 30 minutes à pied et qui est le seul lien avec Paris. ça commence par là ».

Youcef Brakhni aux côtés d’Assa Traoré devant la fresque d’Adama Traoré dans le quartier de Boyenval à Beaumont-sur-Oise

Au niveau judiciaire, l’instruction est toujours en cours pour connaître les circonstances de la mort d’Adama Traoré. Les membres du comité disent ne rien lâcher : ils prévoient de faire des ruptures de jeûne collectives à Beaumont et Persan pendant le mois de Ramadan qui démarre le 15 mai. Et donnent rendez-vous le 21 juillet prochain, à Beaumont-sur-Oise, pour une deuxième grande marche en mémoire d’Adama Traoré deux ans après sa mort. À cette occasion, un documentaire sur le combat de la famille Traoré, réalisé par Hamé et Ekoué de La Rumeur, sera projeté.

Amanda JACQUEL

Mise à jour lundi 30 avril à 12h10 : Le ministère de la Défense justifie la présence des militaires de l’opération Sentinelle ainsi : « Aujourd’hui, dans une volonté d’optimiser ses effets, le dispositif de l’opération Sentinelle est dynamique, c’est à dire que les militaires sont mobiles. Ainsi, ils peuvent assurer une présence lors de rassemblements de population afin de renforcer la protection des participants contre une éventuelle menace. Leur présence lors de cette manifestation n’était donc pas liée à la nature de l’évènement mais à la nature de leur mission de protection des citoyens, aux côtés des forces de sécurité intérieures ».

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