Le 2 février 2019 se tenait l’acte XII du mouvement des gilets jaunes, lancé depuis le 17 novembre 2018. C’est dans le froid et la grisaille que quelques dizaines de milliers de personnes (58 600 personnes selon le ministère de l’intérieur) ont marché de la Place Félix-Eboué jusqu’à la Place de la République à Paris, avec comme but de dénoncer les violences policières qui sont à l’origine des blessures de bien des manifestants, dans un contexte où les inquiétudes sur les LBD (lanceurs de balles de défenses) se multiplient et alors que l’utilisation de l’arme n’a pas été interdite par le Conseil d’État.

La manifestation a débuté dans le calme. Plusieurs manifestants sont venus avec des bandages sur un oeil, en référence aux blessures de Jérôme Rodrigues, figure de proue du mouvement, et à celles des quatorze manifestants éborgnés depuis le mois de novembre. Mais si ces blessures et les violences des forces de l’ordre sont mises au grand jour, et que bien des citoyens semblent s’en indigner, elles ont déjà été vécues par les habitants des quartiers populaires, et ce depuis plusieurs années.

« Ce sont des choses que nos jeunes, dans les banlieues en France, vivent quasi-quotidiennement », affirme ainsi Inda. Habitante de Seine-et-Marne après avoir « vécu dans le 11e arrondissement de Paris, dans le Val de Marne et en Seine-Saint-Denis », Inda a rejoint le mouvement dès le premier jour, comme ses amies Malika et Dalila qui l’accompagnent ce samedi. Sur son gilet jaune, sont inscrits les numéros de plusieurs départements de la banlieue parisienne. Elle explique : « C’est un hommage à tous ceux qui sont tombés dont on ne parle pas, les oubliés. Ce que vivent les gilets jaunes depuis trois mois, c’est ce que vivent nos banlieues depuis 40 ans. »

Assa Traoré et le comité Adama sont présents

Malika embraye : « Pour nous, ce n’est pas nouveau. Les bavures policières dans les quartiers sont graves car ce sont des bavures qui sont toujours étouffées. Là, tout le monde s’indigne, mais lorsqu’un jeune se fait insulter, tutoyer dans un contrôle de police qui dégénère, personne n’en parle ! Certes il y a la famille endeuillée, mais à l’échelle nationale cela n’existe même pas. »

Assa Traoré est là, aussi, devenue un emblème de cette lutte contre les violences policières. Plus de deux ans après la mort de son frère, Adama, entre les mains de la gendarmerie, la jeune femme continue de se battre et de mettre des mots sur cette lutte. « Nos vies ne valent pas d’être vécues à leurs yeux, nos vies n’ont pas de considération, assène-t-elle. Les jeunes des quartiers populaires ne sont pas considérés comme dignes de pouvoir participer à la construction de ce pays, donc quand ils meurent, c’est pas grave.  Aujourd’hui, cela touche une plus grosse partie de la France, le monde blanc, le monde rural. Mais ces gilets jaunes qui sont touchés par les violences policières se déplacent pour manifester. Nous, les forces de l’ordre viennent à l’intérieur de nos quartiers, et on subit ces violences-là. »

S’il y a un changement, il se fera aussi sur notre nom

En tête de cortège, le comité “La Vérité pour Adama” est là, avec une banderole où est dessiné le visage de Zaineb Redouane, une octogénaire décédée des suites d’un lancer de grenade début décembre à Marseille. Peu d’entre eux ont enfilé le fameux gilet fluorescent. Assa Traoré explique : « On vient aussi pour dire cela : si on ne rejoint pas le mouvement des gilets jaunes, c’est parce qu’on on l’est déjà depuis des années. Politiquement, qui peut mieux parler des violences policières, des problèmes de logement et de la précarité que nous, les habitants des quartiers populaires ? » Si Dalila et Malika assurent que beaucoup, « dans le cœur, sont des gilets jaunes », force est de constater que la mobilisation de l’acte 12 n’a pas déchaîné de mobilisation massive d’habitants des quartiers.

Parmi les pancartes des manifestants, entre les images appelant à la paix et celles montrant les séquelles des violences policières sur les manifestant,  on voit quelques images appelant à l’arrêt de l’utilisation des flashballs et des grenades de désencerclement. Plusieurs “gueules cassées” se montrent malgré leurs blessures. Jérôme Rodrigues arrive, lui, à un petit quart d’heure du début de la manifestation, visiblement très attendu par la foule de manifestants. « C’est honteux, disent de concert Dalila et Malika. Quand on voit le nombre de blessés, d’éborgnés, de mutilés, on se demande si ils ne veulent pas plus de blessés. » Yann, un « street-médic », du nom de ces volontaires qui soignent les manifestants blessés, dénonce une utilisation extrêmement dangereuse dans un contexte de manifestation. « Ce ne sont pas des armes de défense, ce sont des armes d’attaque. On a l’impression que la police se défoule de la semaine. Qui plus est, le ministre de l’intérieur ne cesse de féliciter et d’encourager les forces de l’ordre. Ça renforce ce sentiment d’impunité. »

Pour Assa Traoré, la raison d’être de l’action de ce samedi, c’est de remettre les quartiers populaires dans le circuit. Celui qui doit amener le gouvernement à revoir sa politique de maintien de l’ordre et la relation entre les forces de l’ordre et les citoyens. « On est là pour rappeler que si il y a un changement, il se fera aussi sur notre nom à nous, déclare-t-elle. L’interdiction des flashballs, le fait que la police ne soit plus armée pourrait ne plus exposer les personnes racisées et des quartiers à toute cette violence. On a une police qui agit en toute impunité, qui est violente et qui a trop de pouvoir. Il faut le leur retirer. »

Paloma VALLECILLO

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