Le bus freine au milieu de la route entourée de champs : pas de station aux alentours, mais le chauffeur s’arrête pour permettre à celles et ceux qui le souhaitent de rejoindre la ZAD. En signe de solidarité, il a collé un sticker sur la vitre.

Le long du chemin, les barrières sont ta : « La métropole s’étend, du sabotage il est temps », « ZAD partout », « À bas l’empire, vive le printemps » ou encore « La police est là pour maintenir l’ordre économique ».

Derrière une porte, un terrain sur lequel des cabanes ont été montées. Toute une organisation : un dortoir, des toilettes, une bibliothèque où sont aussi rangés des vêtements… La ZAD s’est installée depuis une semaine, le dimanche 7 février. Presque deux ans après l’abandon du projet de méga-complexe Europacity, la mobilisation continue sur le triangle de Gonesse, cette fois contre le projet de gare de la ligne 17 du Grand Paris Express.

On pensait qu’avec la chute d’Europacity, le projet de cette gare du Grand Paris serait abandonné,
mais en fait non.

Laurence, membre du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG), revient sur le résultat de presque dix ans de lutte : « Nous avons défendu les terres agricoles de Gonesse contre le projet Europacity, dans lequel il y avait une gare de prévue. On pensait qu’avec la chute d’Europacity, le projet de cette gare du Grand Paris serait abandonné, mais en fait non. »

La gare doit être construite en plein champ « à vingt minutes de la première habitation », souligne K. (qui a souhaité rester anonyme), et qui milite à la ZAD : « Mais à qui profite cette gare ? Derrière les champs, il y a simplement la zone industrielle, une zone d’activité économique, peut-être un peu de bureaux, mais en aucun cas il n’y a d’habitation. » 

 L’enjeu écologique fait sens pour tout le monde. 

Il explique alors : « Pour moi, ça fait sens d’être ici, parce que ces terres agricoles appartiennent à tout le monde. Je n’en suis pas propriétaire, mais l’enjeu écologique fait sens pour tout le monde. Si on n’agit pas maintenant, le retour va être compliqué. »

« ZAD partout » peut on lire aux abords de la zone à défendre de Gonesse.

De l’engagement légal à la ZAD

Ces dernières années, l’engagement sur les terres du triangle de Gonesse, s’est fait dans le cadre des ZADimanches, durant lesquelles se sont retrouvé·e·s les opposant·e·s au projet Europacity. « Il y a déjà eu une ZAD potagère, qui a donné lieu à une expulsion, donc qui s’est déplacée. Il y a eu des concerts, des scènes où plusieurs personnes étaient amenées à parler, à dire ce qu’il se passait sur le triangle. », raconte K.

Un jour on a décidé de s’installer, pour dire : voilà, maintenant le gouvernement doit prendre sa décision.

Comment s’est fait ce glissement vers l’occupation ? Laurence, précise : « La ZAD s’est installée, et nous, le CPTG, on soutient. » et ajoute : « Depuis plusieurs années on travaille avec d’autres collectifs et associations, dans un groupe qui s’appelle La Convergence : il y a des gens qui viennent d’Extinction Rébellion, Greenpeace, Attac… Puis un jour on a décidé de s’installer, pour dire : voilà, maintenant le gouvernement doit prendre sa décision. » 

K. dit, à propos de ce changement de stratégie : « Ça s’est fait dans la nécessité, tout simplement. Le CPTG a toujours été transparent dans sa démarche et privilégié les moyens légalistes. C’est toujours le cas : ce n’est pas parce qu’on est là que l’intention ou l’idéologie ont changé ; c’est parce que la situation l’oblige, ce qui me semble radicalement différent. »

« De plus en plus, on nous met face à des projets dits ‘d’utilité publique’, mais les terres agricoles, elles nous nourrissent. Aujourd’hui, des friches, je pense qu’il y en a plus que suffisamment : on peut les rénover, les réhabiliter, il n’y a pas besoin d’aller chercher les terres de Gonesse qui sont parmi les meilleures terres d’Europe. » Si des alliances se créent entre les ZAD (du Carnet ou de Notre Dame des Landes), d’autres voient également le jour en connexion avec d’autres mobilisations, comme cela a pu être le cas avec la manifestation qui a eu lieu samedi 13 février à Villiers-le-Bel, pour la rénovation du RER D.

La remise à niveau des transports du quotidien réclamés

K. revient sur cette liaison entre zadistes en lutte pour les terres agricoles de Gonesse et habitant·e·s de Villiers-le-Bel, Gonesse et Arnouville qui manifestent pour davantage d’argent public pour le RER D : « Le RER D, c’est un transport du quotidien, pour le coup. Il faudrait peut-être en informer Thierry Dallard, le président du directoire de la Société du Grand Paris, qui dit que la ligne 17 sera un transport du quotidien. En attendant, le RER D est fermé le weekend. » 

Laurence renchérit : « la ligne telle qu’on la voudrait n’a pas besoin de passer par le triangle de Gonesse pour desservir Roissy et le Mesnil-Amelot. Surtout, il vaudrait mieux relancer ce qui était dans les cartons de la région : la ligne T11, qui serait plus utile pour joindre les banlieues entre elles. Il faut améliorer le RER B, le RER D, ça devient urgent. »

Grand Paris : Les nouvelles lignes (source : Gouvernement)

Le projet Carma

Si la première habitation se trouve à plus d’un kilomètre du projet de gare, la question se pose : à quoi pourrait-elle bien servir ? « Les élu.e.s de la région ne savent pas quoi mettre ici : ils veulent mettre une gare mais n’ont pas de projet. Ils parlent d’une annexe de la Philarmonie, ça nous fait bien rire. À un moment donné ils parlaient de mettre les archives de Beaubourg. Ils cherchent quelque chose mais ne savent pas. », développe Laurence.

Pourtant, les élu·e·s évoquent l’opportunité de création d’emplois dans la région. La militante du CPTG rétorque : « La question des emplois, on nous la ressort à chaque fois qu’il y a un projet. Mais on sait très bien que ça ne crée pas d’emplois, ça les déplace. Et la question qu’il faut se poser, c’est aussi celle de la qualité des emplois. C’est pour cela qu’il y a un réel besoin de formation. » 

Pour ce faire, les militant·e·s engagé·e·s sur place défendent le projet Carma. « Le projet Carma est un projet de production maraîchère dans le triangle de Gonesse, dans un cercle vertueux, de production, de consommation, de conserverie, de recyclage. Avec des formations sur les différents métiers qui ont trait au maraîchage. » Et K. ajoute : « Le projet Carma, c’est une proposition, un contre-projet. Une coordination d’acteurs et d’actrices territoriales qui ont comme point commun de vouloir concrétiser des circuit cours de maraîchage bio et respectueux de l’environnement. » 

« Une gare en plein champ, une guerre aux vivants » / « À bas l’empire, vive le printemps ».

La vie quotidienne difficile à la ZAD

Depuis le début de la ZAD, le froid s’est installé chaque jour un peu plus. « Les deux premières nuits ont été très difficiles pour les personnes qui ont dormi là, parce que ce qu’on avait installé était très sommaire. », raconte Laurence. « Puis on a fait de l’isolation avec des bottes de foin, on a fait des planchers. », continue K.

La solidarité pour moteur : « On se rend compte que comme à chaque fois qu’on prend des positions dans la vie, il y a des gens prêts à soutenir, qui sont reconnaissants, prêts à aider. » Laurence souligne aussi l’importance de cette solidarité : « C’est superbe. On n’arrive pas encore trop à cuisiner, mais il y a des associations de partout, des gens viennent nous apporter de l’eau, à manger. »

Les gens viennent là par envie – à quel moment tu viens dormir dans -10°C pour le fun alors que t’es mal équipé et que tu passes ta journée
dehors ?

Alors qu’une voiture de police tourne autour de la zone, la question de la répression se pose nécessairement ; ce vendredi 19 février, le président du CPTG a été convoqué au tribunal de Pontoise, après une plainte déposée par l’Établissement public foncier d’Île-de-France,  propriétaire des terres jusqu’à la fin des travaux.

« Pour le moment, la police vient tous les soirs, et tous les matins, les renseignements territoriaux évaluent les forces en présence. Hier ils nous ont demandé nos papiers devant la porte, mais c’est tout. » Si la police n’a pas encore fait preuve de violence vis-à-vis des zadites, K. insiste :  » On a beau être dans un rapport non-violent à la police, on voit que la répression est violente. Alors on se protège. Déjà vis-à-vis de nous-mêmes mais aussi solidairement aux autres collectifs et lieux en lutte. »

En regardant les cabanes montées en quelques jours et les gens qui discutent en se réchauffant près du feu, le militant du triangle de Gonesse conclut :  » Les gens viennent là par envie – à quel moment tu viens dormir dans -10°C pour le fun alors que t’es mal équipé et que tu passes ta journée dehors ? Quand tu fais les choses parce que tu en as envie, tu y consacres tout ton temps, tu les fais bien, elles durent plus longtemps. Je crois qu’il y a quelque chose de l’ordre du désir, face au non-sens des situations qui nous sont imposées, ce qu’on fait là est incroyable. »

Le tribunal de Pontoise vient d’ordonner, ce vendredi 19 février,  l’expulsion des militants du collectif pour le triangle de Gonesse.

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