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Le rendez-vous est devenu un rituel. Devant la gare de Persan-Beaumont (Val-d’Oise), plusieurs centaines de personnes se retrouvent pour la marche en mémoire d’Adama Traoré. Le 19 juillet 2016, ce jeune homme noir de 24 ans mourait quelques heures après son interpellation par les gendarmes.

Sur le parvis écrasé par la chaleur se côtoient intellectuels, responsables politiques, familles de victimes de violences policières et anciens membres du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB).

Pendant qu’une partie des participants prend le départ d’une course organisée par Mara Kanté, le cortège s’ébranle. Il s’arrête devant la gendarmerie où Adama Traoré est mort. « La justice française a dit qu’il y avait un non-lieu mais nous connaissons tous la vérité. Nous savons que ces gendarmes sont responsables de [sa] mort », lance sa sœur, Assa Traoré.

En février dernier, la Cour de cassation a confirmé le non-lieu dans cette affaire, mettant un terme à la procédure judiciaire en France. La famille a annoncé saisir la Cour européenne des droits de l’homme.

Un combat devenu symbole

Ce revers judiciaire n’efface pas les avancées portées par le Comité Adama, insiste Assa Traoré. « Nous avons mis à nu ce système pour montrer au monde ces violences policières, ce racisme. Aujourd’hui, le monde entier connaît l’histoire d’Adama Traoré. »

En dix ans, le visage d’Adama Traoré est devenu l’un des principaux symboles de la lutte contre les violences policières en France, bien au-delà des frontières hexagonales.

La mort de George Floyd aux États-Unis, en 2020, marque un tournant. En France, le Comité Adama rassemble plusieurs dizaines de milliers de personnes devant le tribunal judiciaire de Paris. Quelques mois plus tard, Assa Traoré fait la une du Time, incarnation de la portée internationale prise par ce combat.

Faute d’avoir obtenu un procès, le comité a progressivement déplacé son combat sur d’autres terrains. Il est devenu un point d’appui pour d’autres familles confrontées à la mort d’un proche lors d’une intervention des forces de l’ordre, mais aussi un acteur reconnu du débat public.

Des avancées malgré des vents contraires

Comme un cruel clin d’œil de l’histoire, cette marche se déroule alors que l’Assemblée nationale s’apprête à débattre d’une proposition de loi visant à instaurer une présomption d’usage légitime des armes pour les policiers et les gendarmes. Une pétition portée par la famille de Souheil El Khalfaoui a déjà recueilli plus de 100 000 signatures.

« Ce ne sont plus des dizaines de morts que nous allons pleurer, ce sont des centaines de morts », alerte le député la France insoumise Éric Coquerel.

Si la lutte contre les violences policières s’est imposée dans le débat public, les discours politiques, eux, prennent des accents de plus en plus sécuritaires. Compagnon de route du Comité Adama, le philosophe Geoffroy de Lagasnerie inscrit cette mobilisation dans le temps long.

« Nous sommes au tout début de la prise de conscience. Dix ans, cela reste très récent à l’échelle des luttes », analyse-t-il. Et de rappeler qu’il y a dix ans, rares étaient les responsables politiques à se saisir du sujet et à le nommer.

Ils ont acquis une forme d’expertise et peuvent ainsi aider d’autres familles de victimes de violences policières à s’organiser

Cette évolution s’est aussi traduite sur le terrain politique. Lors des dernières municipales, Sonia Chaouche, figure historique du collectif, a notamment fait son entrée au Conseil de Paris sous la bannière de la France insoumise.

Le sociologue Éric Fassin souligne, quant à lui, que le collectif a « réussi à durer et à incarner la lutte contre les violences non seulement en France, mais dans le monde entier. Ils ont acquis une forme d’expertise et peuvent ainsi aider d’autres familles de victimes de violences policières à s’organiser. »

Une augmentation des homicides policiers

Dans le cortège, d’autres victimes ou familles de victimes sont venues témoigner de cette solidarité. Parmi elles, Keziah Nuissier. En juillet 2020, le jeune homme a été victime d’une interpellation particulièrement violente à Fort-de-France, en Martinique.

En novembre prochain, c’est pourtant lui qui comparaîtra devant le tribunal pour violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique. Venir à cette marche était pour lui une évidence. « Ce sont des situations qui se répètent », déplore-t-il.

Depuis la mort d’Adama Traoré, le nombre de personnes tuées au cours d’une intervention policière a augmenté. Selon le recensement de Basta!, 49 personnes ont été tuées lors d’une intervention des forces de l’ordre en 2025, après 66 en 2024, un niveau inédit.

Un rassemblement populaire

Quelques heures avant le départ de la marche, une plaque en hommage à Adama Traoré a été inaugurée près de la mairie de Beaumont-sur-Oise, à l’endroit où il avait été interpellé.

Dans la ville, son nom est connu y compris parmi ceux qui étaient enfants au moment des faits. Ambre a aujourd’hui 16 ans. Venue avec des amies de son lycée, elle porte un tee-shirt « Justice pour Adama ».

« J’avais 6 ans quand c’est arrivé, mais ça m’a marquée. C’est important de montrer notre soutien à la lutte contre les injustices », glisse l’adolescente avant de rejoindre le terrain de football où débutent les concerts.

Ambre appartient à une génération qui n’a pas connu les débuts du combat mais qui en a hérité, preuve que, malgré les revers judiciaires, cette mobilisation s’est enracinée.

Héléna Berkaoui et Inès Leclercq

Photo : Thidiane Louisfert 

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