« Bonne soirée ! Euh… bonne journée et bons spectacles », bafouille une voix d’homme dans un haut-parleur. Il est à peine 14 heures mais le lapsus ne fait pas réagir grand monde, couvert par des applaudissements éparses lancés pour se donner du courage. Dans le cadre du Festival des Écoles qui accueille plusieurs classes, des adolescents du département de Seine-Saint-Denis doivent se mettre en scène sur les planches.  Alors, ce samedi 21 mai 2022, dans le hall de la Maison de la Culture située à Bobigny (Seine-Saint-Denis), c’est l’agitation du grand soir qui prédomine.

Pourtant, tous n’ont pas entendu la nouvelle tombée au petit matin : la nouvelle ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak, doit  faire un saut à la MC93. Une cerise sur le gâteau inattendue, 24 heures seulement après sa prise de fonction durant laquelle elle s’était « réjouie de pouvoir travailler avec Pap Ndiaye », le nouveau ministre de l’Education – ciblé par l’extrême droite. Pour son premier déplacement, Rima Abdul-Malak a ainsi privilégié « une visite de terrain », souffle son directeur de cabinet, Djilali Guerza.

La visite de la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak, a été organisée au dernier moment.

Ismini Vlavianou et Anne Mériaux, professeure de théâtre pour l’une, professeure d’histoire pour l’autre, organisent une réunion de crise sur le pouce avec les adolescents : il faut encore travailler sur sa posture d’acteur. Quinze élèves de première en spécialité théâtre au lycée Louise Michel de Bobigny doivent, dans quelques minutes, présenter leur lecture « Rien qu’un pont » devant une cinquantaine de personnes.

Rien qu’un pont : la vie de taulard lue par des lycéens de Bobigny

Au programme : douze poèmes récités à tour de rôle par les lycéens de Bobigny. Les thèmes de violences intra-familiales, précarité et solitude en détention y sont abordés mais « si Khaled Miloudi écrit ces poèmes, c’est qu’il était rempli d’espoir, sinon il aurait choisi la corde », rectifie Ismini Vlavianou, en référence à l’un des poèmes de l’auteur.

Les poèmes sont entrecoupés de confidences de Khaled Miloudi lues par les jumelles Célia et Mânel.

Khaled Miloudi, justement, est présent à la dernière répétition. Pendant trois semaines, cet ancien détenu a accompagné Célia, Mânel, Livan et les autres, au cours d’ateliers pour leur apprendre à réciter la poésie. Depuis son fauteuil, il filme ses ouailles en format paysage pour n’en louper aucun.

Seule Maud manque encore à l’appel. Elle travaille les week-ends. La prof en profite pour revoir les derniers problèmes d’intonations d’une autre jeune fille. Elle ponctue ses conseils par des encouragements : « T‘es forte, allez ! ».

Lors des répétitions, Khaled Miloudi, est au premier rang. Il a travaillé pendant plusieurs semaines avec les lycéens.

14 heures 45 : Maud arrive in extremis. Juste à temps pour la fin de la répétition. Khaled Miloudi se tourne vers nous pour nous montrer son admiration. Les petits gabarits ont sur scène, une stature de grands.

14 heures 55 : Les lycéens se ruent vers la cafétéria pour boire de grandes gorgées d’eau avant le début du spectacle. C’est la nouvelle ruée vers l’or. Certains apprennent tout juste la visite de la ministre de la Culture. « C’est qui déjà ? », s’interrogent-ils, pas impressionnés pour un sous. Khaled Miloudi est le spectateur dont ils craignent le plus la critique. « Ce spectacle est un hommage à sa vie. Il n’est jamais là où on l’attend », remarque Ismini Vlavianou.

« Il n’est jamais là où on l’attend », avoue la prof de théâtre au sujet de Khaled Miloudi.

15 heures : la ministre de la Culture rentre, sourire aux lèvres, dans le Studio de la MC93 et s’assoit au second rang. Khaled Miloudi est une fois de plus au premier rang.

Quand tu regardes des séries ou des films, les prisonniers ils ne finissent jamais poètes !

Depuis sa sortie de prison en janvier 2021, l’ancien détenu s’est lancé à corps perdu dans l’écriture. Mais l’animation d’atelier scolaire reste son plus grand défi. « Je me demande toujours si je vais réussir à les captiver. C’est comme se jeter dans l’arène ou monter sur scène », décrit-il.

La scène, Khaled Miloudi l’a découverte en 2014 lorsqu’une professeure de théâtre décide de mettre en scène Caligula à la maison centrale de Poissy. Incarcéré à la suite de braquages, l’auteur a passé 22 ans derrière les barreaux. Néanmoins, « j’arrive en classe comme une feuille blanche », précise-t-il. « Je parle de mon parcours mais je n’en fais pas le point central des cours. A eux de faire les constats qu’ils souhaitent, de réfléchir par eux-mêmes », continue-t-il.

« Les élèves le comprennent », garantit la professeure de théâtre. « Ce qui les mobilise, voyons les choses en face, c’est de devenir quelqu’un grâce à l’argent. Cela compte plus que tout le reste ».

 Les élèves de Première Spécialité Théâtre s’apprêtent à jouer devant la Ministre de la Culture.

« Les prisonniers sont des êtres humains comme nous. Du jour au lendemain, cela peut nous arriver aussi », abonde Doussou, une élève en Première Spécialité Théâtre. « Moi, quand il a dit qu’il avait fait de la prison, je me suis dit « Je n’y crois pas, je n’y crois pas », enchaîne Maud, « quand tu regardes des séries ou des films, les prisonniers ils ne finissent jamais poètes ! ». « Il y a eu une vraie connexion entre les élèves et Khaled », résume la prof. « A la fin, ils s’embrassaient tous comme des frères. Nos élèves aussi se sentent parfois illégitimes. C’est ça qui les a rapproché ».

Spécialité Théâtre, option confiance en soi

« Chaque élève porte les espoirs et les regrets de leurs parents qui, pour certains, ne sont pas nés en France. C’est une grosse pression pour eux. Enseigner à Bobigny, c’est avoir des élèves très intelligents, mais qui ne sentent pas légitimes », pointe Ismini Vlavianou, professeure à Louise Michel depuis 1998.

De l’avis de tous, « Madame Vlavianou » est un sacré bout de femme. « Elle booste la confiance en soi. Moi, avant j’étais timide et pourtant waouh, j’ai joué des pièces de théâtre dans des grandes salles », explique Anissa, une ancienne élève venue en soutien. Étudiante en Langue Étrangère Appliqué, la jeune fille anime à présent l’Atelier des Anciens à la MC93 car « ce n’est pas donné à tout le monde de se payer le Conservatoire ».

Pour sa première visite officielle, la ministre de la Culture a écouté les poèmes de Khaled Miloudi.

Deux ouvreuses ne tarissent pas d’éloge sur la spécialité théâtre. Louise et Djanka, désormais majeures, ont attrapé le virus de la comédie lors de leurs années lycée. « Au départ je voulais faire option cinéma », avoue Louise. « Mais je suis restée car on pouvait vraiment se libérer et oublier les moqueries et les problèmes de la vie de tous les jours ». Pour Djanka, c’est le fait d’être considérée « comme une vraie comédienne, pas seulement quelqu’un qui récite du par cœur » qui l’a charmée. « Cela m’a permis de sortir de ma zone de confort. Et de mon quartier », analyse la jeune fille, étudiante en Arts Plastiques. Les deux étudiantes continuent le théâtre grâce à un Cours Universitaire Complémentaire.

15 heures 30 : C’est la fin de la représentation poétique. Rima Abdul-Malek lâche un « bravo » sonore. « Il y a de vrais acteurs parmi vous », s’enthousiasme la ministre tout en demandant aux élèves d’où vient leur passion pour le théâtre. Une série de questions/réponses qui leur donne un avant goût de ce qui les attend. Les élèves de Louise Michel doivent ensuite rencontrer des collégiens pour promouvoir la spécialité Théâtre. Les vrais stars de la journée, c’est eux.

Méline Escrihuela

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