En France, 225 000 femmes ont déclaré avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles au cours de l’année 2016, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Par rapport aux années précédentes, le nombre de victimes ne cesse d’augmenter. Pour la même année, en Seine-Saint-Denis, 36 000 femmes de 20 à 59 ans ont subi des violences conjugales dont 11 000 de violences graves, rapporte l’Observatoire Départemental des Violences envers les Femmes. Le chiffre, s’il est similaire aux statistiques nationales, n’en est pas moins alarmant.

En matière de lutte contre les violences faites aux femmes, le département est à la pointe par le biais de son observatoire créé il y a 15 ans par le Conseil départemental. Une première en France : d’abord expérimenté dans le 93, il a ensuite été créé dans d’autres départements. « Avec la parution de la première enquête nationale sur les violences faites aux femmes, réalisée en 2000, le Conseil départemental a pris conscience de l’ampleur de la situation. La Seine-Saint-Denis, c’est le combat pour l’égalité. Il fallait contribuer à la libération de la parole des femmes. C’est pourquoi, en 2002, nous avons créé l’Observatoire des violences envers les femmes », explique au Bondy Blog Stéphane Troussel, président du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis.

Structurer, former, sensibiliser

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le rôle de cet Observatoire, « laboratoire d’expérimentations », n’est pas d’accompagner les femmes à sortir de la violence. « Pour cela, il y a les associations, les services sociaux, les crèches ou encore les PMI [Protection maternelle et infantile, NDLR], précise la directrice, Ernestine Ronai. Notre travail à nous, c’est de créer des actions sur les violences, de permettre les partenariats entre toutes les structures -SOS Victimes, SOS Femmes 93, l’Institut de Victimologie, Femmes Solidaires ou encore le Planning Familial-, mais aussi de mettre en place de nouveaux dispositifs ». Le Département présente la structure ainsi : « l’Observatoire est un espace d’échanges et de réflexion, un outil de recensement et d’analyse, un vecteur de communication et d’information et un laboratoire d’innovation. »

Concrètement, l’Observatoire départemental propose, tout au long de l’année, des initiatives de formation et de sensibilisation aux violences, nous explique-t-on. « En 2015, nous avons instauré avec Paris 8 un diplôme qui équivaut à un Bac + 3 sur les violences, indique Ernestine Ronai. Sur le volet de la sensibilisation, nous organisons des conférences tout au long de l’année sur des thématiques comme l’excision, le droit des femmes, le sexisme chez les jeunes et les violences faites aux femmes à travers le monde. Mais aussi beaucoup d’interventions dans les établissements scolaires. L’idée étant de sensibiliser les plus jeunes sur les comportements violents, le cybersexisme et les relations filles/garçons ». Autre axe de travail : la fabrication d’outils de communication comme « des brochures, des flyers, des cartes avec les numéros de téléphone des structures et associations à contacter en cas de violences », poursuit la directrice.

« On n’en est pas à la diminution des violences »

Les projets et les objectifs de l’Observatoire sont ambitieux, pourtant leurs moyens restent très limités : la structure dispose de peu de personnel (quatre salariés à temps complet, une stagiaire est également présente, à temps partiel) et un budget annuel qui s’élève à… 147 420 euros en 2017, selon la cheffe de projet de l’Observatoire, Caroline Barbelane Biais. « L’Observatoire des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis est un projet qui a émergé par la seule volonté du département et donc des finances départementales », justifie Stéphane Troussel.

Un minuscule portefeuille alors même que l’enquête CSVF publiée en 2016 et commanditée par le Conseil général de Seine-Saint-Denis lui-même, dans le cadre de son Observatoire des violences envers les femmes, met en lumière des chiffres inquiétants. Le panel : 1 566 jeunes filles de 18 à 21 ans résidant, étudiant ou travaillant en Seine-Saint-Denis interrogées. 23% d’entre elles déclarent avoir subi des violences physiques (coups violents, menace armée, tentative de meurtre) au cours de leur vie. 13% d’entre elles ont subi des agressions sexuelles (attouchements, tentative de viol, viol) au cours de leur vie. Le rapport souligne que « tous les milieux sociaux sont concernés (…) mais des conditions de vie défavorables (précarité économique et sociale) ont une incidence sur les violences sexuelles au cours de la vie : elle multiplie par 1,5 le risque d’en subir« . La conclusion du rapport est alarmante : « les taux de violences relevés dans cette enquête sont particulièrement élevés, et ce, dans tous les cadres de vie ». L’enquête précise toutefois que « ces données ne sont pas caractéristiques de la Seine-Saint-Denis, elles sont au contraire en adéquation avec les données statistiques nationales produites régulièrement par le Collectif féministe contre le viol ».

« On n’en est pas à la diminution des violences [en Seine-Saint-Denis, NDLR]« , concède de son côté Ernestine Ronai. On en n’est pas encore, malheureusement, à faire diminuer les chiffres ».

« Si le Conseil départemental ne peut pas sortir l’argent, comment voulez-vous le sortir ? »

Comment expliquer ce budget XXS ? D’après la directrice Ernestine Ronai, l’enveloppe de l’Observatoire est proposée « en fonction des besoins de l’Observatoire au Conseil départemental ». Elle reconnaît toutefois « une faille de l’État qui devrait prendre en charge certaines dépenses qu’il délègue au département. Et si le Conseil départemental ne peut pas sortir l’argent, comment voulez-vous le sortir ? »

La cheffe de projet de l’Observatoire pointe du doigt l’absence de soutien des autorités nationales. « L’État impose aux départements des compétences comme l’Aide Sociale à l’enfance (ASE) ou encore le RSA, mais des actions comme celles de l’Observatoire ne sont, elles, pas comprises. Lorsque le Département établit les budgets, il doit veiller à d’abord respecter ses obligations ». Toutefois, le budget de l’Observatoire devrait augmenter de 9% pour l’année 2018, selon elle, soit 160 000 euros. « Nous aurons une décision du Conseil en mars prochain », indique Caroline Barbelane Biais. « Je pense que nous concourons au niveau national à une vraie politique de lutte contre les violences faites aux femmes », estime Ernestine Ronai.

Budget dans les Pyrénées-Orientales : « 260 000 euros par an »

L’Observatoire affiche une ambition nationale. Mais qu’en est-il des moyens ailleurs en France ? L’un des plus récents observatoires a été créé dans le département des Pyrénées-Orientales en juin 2014. Comme la structure du 93, « cette instance réunit l’ensemble des acteurs institutionnels et associatifs intervenant dans le champ des violences faites aux femmes », peut-on lire sur le site internet. Et comme la structure du 93, « les objectifs ont été de mieux connaitre les violences dans le département, mais aussi les besoins des victimes », souligne Ségolène Neuville. L’élue au Conseil départemental et ancienne secrétaire d’État chargée des Personnes handicapées et de la Lutte contre l’exclusion complète : « Notre particularité, c’est qu’on a, dans le fonctionnement, un comité des usagères. Ce sont des femmes victimes de violences qui font partie de l’observatoire, qui nous conseillent sur les priorités, les actions qu’on fait. Et dans le comité de pilotage, il y a deux représentantes de ce comité ».

Autre différence notable : le montant du budget. « Le Conseil départemental verse 260 000 euros par an à l’Observatoire », précise Ségolène Neuville. « La lutte contre les violences faites aux femmes est une priorité, poursuit-elle. Les Pyrénées-Orientales sont l’un des rares départements où on a une femme présidente, qui s’appelle Hermeline Malherbe. Et puis moi, je ne me cache pas d’être une militante féministe de longue date. Donc oui, c’est clairement une volonté politique ». Contactés par le Bondy Blog, les autres Observatoires n’ont pas souhaité ou n’étaient pas en mesure de nous informer sur le montant de leur budget.

Globalement, l’argent consacré aux droits des femmes en France reste limité, comme le révèle un rapport de 2016 publié par le Conseil Économique Social et Environnemental, la Fondation des femmes, le Fonds pour les Femmes en Méditerranée, le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes, le Comité ONU Femmes France et W4 France. En dressant un état des lieux des financements publics et privés en faveur des initiatives pour l’égalité femmes-hommes en France, l’enquête met en lumière « leur sous-financement, en comparaison avec des initiatives œuvrant pour des causes d’importance équivalente et avec le financement pour l’égalité femmes-hommes dans d’autres pays au même potentiel« . Et d’ajouter : « Le budget consacré aux droits des femmes demeure restreint et insuffisant pour la mise en pratique de ces politiques par les acteur. rice.s de l’égalité ». Un an plus tard, le constat n’a pas changé.

Sabrina ALVES avec Jonathan BAUDOIN

Crédit photo : Elsa Goudenège

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