À Calais, fin 2015, la proximité avec la frontière pesait sur les migrants comme sur les forces de l’ordre. Le temps semblait figé par l’attente oppressante dans laquelle se trouvent ces 4500 personnes.

À côté des chalets en bois de Acted que construisent quelques Erythréens, un groupe de cinq Afghans préparent un déjeuner. Certains toussent, beaucoup, jeunes, ont l’air assez malades malgré la bonne humeur qu’ils affichent sur leurs visages. L’un d’eux, Khalil, fait preuve d’une grande hospitalité. « Hello Darling ! On prépare des haricots, tu en veux ? ». Leur installation ne reflète pas le temps qu’ils ont passé sur place, la précarité est telle qu’il est difficile de discerner ceux qui sont arrivés récemment des autres.

Bloc de tentes d'Afghans

Bloc de tentes d’Afghans.

Le jeune homme est là depuis peu. « Je suis arrivé il y a un mois, mon ami Hani il y a trois mois et lui il y a quelques semaines ». Ils ont aménagé un bloc de tentes spartiates, dans lequel ils dorment à deux ou trois sous chaque abri. Le petit feu sur lequel ils cuisinent jonche le sol, entre leurs tentes. Le danger est certain, pour mémoire un incendie avait ravagé 2500m2 de la zone industrielle le 13 novembre dernier, ne faisant aucune victime. En cas de mouvement contraire du vent, un départ de flamme serait vite arrivé. Quant à la raison pour laquelle ils sont en France, comme toutes les personnes à qui l’on pose la question dans le camp, ils répondent : « on veut aller en Grande-Bretagne ». L’Angleterre est leur rêve car ils ont l’impression qu’ils pourront pratiquer leur religion tout en étant respectés. Le système des communautés leurs permettra de garder leurs coutumes culturelles tout en trouvant facilement un travail. C’est l’image qu’ils se transmettent entre eux. « En France ce n’est pas possible tout ça (…) les gens n’aiment pas trop les musulmans qui pratiquent leur religion (…) dans les supermarchés on nous fouille toujours (…) les vigiles nous prennent pour des voleurs ». Khalil est pris par une quinte de toux, « Cela fait des semaines et des semaines que je tousse, je suis épuisé, combien de temps tout ça va encore durer ». Depuis le le 1er décembreMédecins Sans Frontières a ouvert un dispensaire tout neuf qui est en mesure d’assurer les premiers soins. Pour toute autre intervention chirurgicale, les patients sont transférés à l’hôpital où ils peuvent être soignés.

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Feu improvisé pour le déjeuner au milieu des tentes afghanes.

Ali, un homme d’une quarantaine d’années, tient à montrer que les Koweïtiens aussi sont présents dans ce bourbier. « Viens avec moi, nous aussi on est là, les Koweïtiens, viens voir je vais te montrer quelque chose ». Il se dirige vers un groupe de trois camarades ravis de voir les appareils photos des journalistes. De manière très théâtrale, il annonce : « dans deux minutes on sera 1000 et on ira en Grande Bretagne ». Quand il lui est précisé qu’il y a des camions de gendarmes qui encerclent le camp et qu’il n’ira pas bien loin, il ne se démonte pas. « Vous verrez ! On va en Grande-Bretagne ! », Répond-il, très assuré. Ce ne sont pas mille Koweitiens qui débarquent, mais une centaine, laquelle bardée de banderoles en appelle à l‘humanité des Anglais tout en cheminant vers le port et l’Eurotunnel. À la vue de ce convoi de migrants, un gendarme demande ce qu’ils font avant d’ajouter un « oh bordel ils recommencent » de lassitude. Ce jeu du chat et la souris, est permanent à Calais, des deux côtés. Les migrants partent souvent manifester pour essayer de passer la frontière. Les manifestations finissent généralement dans un nuage de gaz lacrymogène et de flashballs avant l’Eurotunnel. Ce n’est pas près de s’arrêter.

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Une rue du camp.

Pendant que les gendarmes joignent leurs collègues pour amorcer le barrage qui arrêtera les migrants quelques kilomètres plus loin, un des koweitiens avoue très résolu : « on ne s’arrêtera que quand on aura réussi à pénétrer sur le sol anglais ». Les slogans proclamés et écrits des hommes en marche le retranscrivent bien. « Nous allons en Grande-Bretagne ». « Nous ne nous arrêterons pas ». Les camions de CRS et de gendarmes affluent en grand nombre aux portes du port, la pluie bat son plein, mais l’allégresse et l’espoir des manifestants semble se dissiper à mesure qu’ils approchent du barrage. Il n’est pas possible de témoigner directement de l’issue brumeuse de la mobilisation, les forces de l’ordre ont chassé les journalistes présents qui n’avaient pas de carte de presse.

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Deux Koweïtiens tenant les banderoles pour la marche vers la frontière.

De retour au camp, après avoir parcouru à nouveau les quelques kilomètres qui séparent le port de la zone industrielle, il pleut à verse. La plupart des migrants sont allés se mettre au sec dans leurs cahuttes de fortune. Un Irakien s’approche et ouvre le dialogue l’air épuisé. « Un taxi doit venir me chercher, j’attends depuis une heure, mais je ne parle pas français je ne peux pas trop lui dire que je veux aller en Angleterre ». Il demande à appeler le chauffeur en question, en français, pour savoir quand il viendra le prendre. Il a acheté son téléphone portable avec deux cartes SIM intégrées et le numéro du « taxi-passeur ». La barrière de la langue ne permet pas de savoir dans quelles circonstances la transaction a eu lieu ni si ce genre de « package for England » est courant. Après avoir passé le coup de fil, un opérateur décroche mais quand il entend la localisation « Chemin des Dunes », il raccroche immédiatement. Nouvel essai, l’Irakien n’a plus de crédit téléphonique. Il récupère son appareil, il apprend qu’il est peu probable que la voiture vienne le sortir de son enfer. Désespéré de cette arnaque, il repart la mort dans l’âme.

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Des migrants à la manifestation.

Dans ce bazar à échelle inhumaine une seule chose est sûre: la zone industrielle de Calais n’a rien d’un camp. Si ce n’est les tentes. Il s’agit davantage comme le dit, Delphine, la coordinatrice de Médecins Sans Frontières sur place, d’un bidonville. Il n’y a aucune structure prédéfinie qui permette d’organiser, de faciliter et de rendre humaine, la vie quotidienne dans ce lieu. Du bidonville on retrouve en effet toutes les caractéristiques : la micro-économie avec les restaurants, cafés, épiceries improvisées. Ainsi que les conditions d’hygiène et de logement déplorables. Dans ce capharnaüm, les migrants témoignent d’une force incroyable. L’état a indiqué il y a quelques jours qu’un camp aux normes humanitaires serait mis en place à Grande-Synthe à côté de Dunkerque.

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Après l’averse, le camp est plongé dans l’obscurité et la boue.

Victoire Chevreul

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