Tapage nocturne, bagarres, fêtes tard le soir, et les nuisances sonores qui les accompagnent… Les incivilités de certains étudiants de l’ESSEC sont nombreuses et le cauchemar dure depuis plus d’une décennie pour les habitants du quartier des Touleuses à Cergy. “Depuis dix ans, les problèmes de tapage nocturne vont crescendo”, souffle Joseph* un résident du quartier, qui les subit malgré l’épidémie.

Le problème vient principalement de certaines colocations occupées par des étudiants de l’ESSEC, grande école de commerce située à Cergy. L’école fait partie des 13 établissements d’études supérieures de la ville de Cergy, faisant de cette dernière l’un des pôles principaux d’enseignement supérieur en Île-de-France.

L’institution est située dans le grand centre de Cergy, non loin de la gare RER Cergy-Préfecture. L’école accueille 7000 étudiants dans ses diverses antennes dont 4000 sur le campus de Cergy. Installée dans la ville depuis 1973, l’école est proche des résidences dites familiales comme la résidence Villanova, le square du Diapason ou encore les Touleuses. Du fait de sa situation géographique avantageuse, les étudiants de l’ESSEC s’installent aux sein des résidences proches du campus. Cependant la cohabitation entre les habitants du centre de Cergy et certains étudiants de l’ESSEC est déplorable.

La résidence des Touleuses, exposées au bruit des étudiants.

Des fêtes sans limites

Parmi les habitants du grand centre de Cergy, beaucoup témoignent du comportement irrespectueux des étudiants de l’ESSEC envers eux. “Ils se rassemblent à 25 ou 30 dans un même appartement, ils s’interpellent par les balcons et font la fête jusqu’à 3h du matin !” lance Linda* qui habite depuis 15 ans au Square du Diapason, une résidence située non loin de l’école.

Il y a des dégradations dans les appartements, les parties communes… et même du vol de matériels.” ajoute-elle. Des incidents que les étudiants responsables n’assument pas forcément au contact du voisinage. “Quand on leur fait remarquer qu’ils font du bruit, ils répondent ‘Non mais madame ce n’est pas moi’. Ils ont un appoint pour mentir qui est assez impressionnant !”, s’exclame l’habitante du Diapason.

Ils seront les ‘futurs dirigeants du pays’ mais ils n’ont aucun respect pour les autres.

Le constat est le même aux Touleuses: “Un jour, tard la nuit, certains étudiants de l’ESSEC faisaient une course de caddie, complètement ivres, déguisés en poulet” se souvient Joseph, agacé. “Le pire c’est à la rentrée de septembre, lorsqu’ils présentent chaque association dans les appartements en faisant des fêtes. La dernière fois en septembre 2019, ils ont fait la fête dans dix appartements en ayant aucun respect pour les voisins”, s’écrie l’habitant des Touleuses. “Ils seront les ‘futurs dirigeants du pays’ mais ils n’ont aucun respect pour les autres !” ironise-t-il. D’autres résidences proches de l’ESSEC sont impactées par les nuisances, la résidences des Linandes, des Plants, ou du Ponceau.

L’abus d’alcool semble aussi être un problème majeur dans les nuisances sonores. L’école dispose d’un bar associatif appelé le Foy’s (fermé depuis la pandémie de Covid-19) au sein du Campus de Cergy. “Les étudiants sont contrôlés sur le campus, nous faisons de la prévention sur les dérapages et sur leurs responsabilités” assure de son côté Thierry Rousseau, directeur de la vie étudiante de l’ESSEC.

Mais à la fermeture du bar, l’école n’a plus de contrôle sur ses étudiants, et certains pouvaient en ressortir complètement soûls… “Les étudiants vont au Foy’s, ils s’alcoolisent avant de mettre la rue sans dessus dessous à la sortie du bar !” dénonce Joseph. “Ils s’alcoolisent fortement. Il y a deux ou trois ans, un jeune est tombé d’un balcon”, assure Linda.

L’imposante devanture de l’école de commerce qui attire chaque année près de 4000 étudiants dans la ville.

Malgré le couvre feu on a deux à trois fêtes par semaine

Avec la pandémie de Covid, les soirées se sont délocalisées dans les colocations étudiantes des habitations proches de l’école, au grand dam des habitants du quartier. Pendant la période du premier confinement, une certaine accalmie a été ressentie par les habitants. “Il n’y avait plus aucun étudiant dans les colocations, ils étaient sans doute retournés chez leurs parents” explique Linda. Mais le calme a été de courte durée au retour des étudiants, le tapage nocturne a repris de plus belle. “Les nuisances sonores ont repris début janvier 2021. Malgré le couvre feu on a deux à trois fêtes par semaine », indique Linda.

Chaque jeudi il prenait un somnifère pour anticiper le bruit.

Le brouhaha persistant des étudiants perturbe la vie quotidienne des habitants et trouble même leur sommeil. Certains habitants vont même jusqu’à échanger les chambres avec leurs enfants pour éviter les nuisances sonores, d’autres prennent des médicaments pour anticiper le bruit causé par les étudiants de l’ESSEC. “Chez l’un de mes voisins, les fêtes étaient tous les jeudis. Chaque jeudi il prenait un somnifère pour anticiper le bruit” déplore Linda devenue presque paranoïaque. “Quand c’est calme, on s’attend à ce qu’il y ait du bruit« , ajoute-t-elle.

Les étudiants de l’ESSEC ne sont pas responsables de toutes les nuisances sonores à Cergy, cependant les habitants reconnaissent que ces derniers sont majoritairement la source de ces problèmes . “ Je ne veux pas mettre tout sur le dos des étudiants de l’ESSEC, ce ne sont pas les seuls à Cergy mais la grosse majorité sont des étudiants qui viennent de cette école” souligne Linda.

Une charte du vivre ensemble signée en 2018 pour lutter contre les nuisances

Pour tenter d’ endiguer les nuisances sonores estudiantines, une charte du vivre ensemble  a été signée en 2018 par la mairie de Cergy, les services de police, les conseils syndicaux, les Établissements d’enseignements supérieurs présents à Cergy et leurs BDE (bureau des étudiants). Chaque signataire s’engageait à assurer une cohabitation harmonieuse entre les habitants et la population étudiante de Cergy.

Nous faisons un grand travail de sensibilisation envers tous nos étudiants. 

Avec cette charte, l’ESSEC indique travailler en interne pour essayer de résoudre le problème des nuisances. “Nous faisons un grand travail de sensibilisation envers tous nos étudiants. Nous faisons intervenir aussi des représentants de la sécurité pour y faire de la prévention” indique le directeur de la vie étudiante de l’ESSEC. Depuis 3 ans des réunions entre la mairie, la police, le directeur de la vie étudiante de l’ESSEC et les conseils syndicaux ont été mis en place pour communiquer sur le problème des nuisances.

Thierry Rousseau assure qu’il convoque les étudiants responsables des nuisances sonores pour les avertir verbalement. “L’an dernier (2019-2020) j’en ai reçu 129 et cette année 240. Parmi les 240 il y en a 12 qui ont récidivé », évalue le directeur de la vie étudiante. Pour les récidivistes la sanction peut être sévère : une lettre de la part du directeur de l’école, un conseil de discipline ou l’exclusion de l’établissement, qui s’avère être très rare.

C’est un phénomène global compliqué à gérer. On se déplace tard le soir pour faire taire ou éviter que les étudiants se mettent dans des situations difficiles.

Du côté des BDE, les interventions dans les colocations étudiantes occupent une grande partie de leur travail. “En ce moment, les interventions par rapport aux nuisances représentent 50% de notre travail. L’administration de l’école s’occupe de toutes les sanctions dites sévères (sanctions disciplinaires), et nous on est un peu en prévention à titre informatif avec les étudiants. On est aussi en relation avec les voisins, on est une sorte de pont entre les deux groupes”, déclare Matthieu du Buisson Perrine, BDE de l’ESSEC Global BBA depuis Janvier 2021.

C’est un phénomène global compliqué à gérer. On se déplace tard le soir pour faire taire ou éviter que les étudiants se mettent dans des situations difficiles. Je n’ai aucun remord à me lever à 4h du matin pour aller engueuler des étudiants. » poursuit-il.

Il y a une minorité qui ne se rend pas compte de leur comportement envers les habitants des résidences mais aussi envers les autres
étudiants.

Il reconnaît que la crise sanitaire a accentué le problème des nuisances sonores, les fêtes se font de plus en plus dans les appartements, et les étudiants ne prennent pas en compte les restrictions sanitaires et le respect des voisins. “Avec le Covid on ne peut plus faire des événements encadrés sur le campus, on avait un contrôle sur les étudiants. Et pendant la crise ça été plus critique”, relate Matthieu. “Il y a une minorité qui ne se rend pas compte de leur comportement envers les habitants des résidences mais aussi envers les autres étudiants”, reconnaît le représentant du BDE.

Un groupe Whatsapp a été créé avec les habitants de la résidence du Villanova et les BDE. Selon Matthieu Perrine une baisse des nuisances aurait été observée au fil des semestres grâce à ce groupe de parole.

Le dépôt de plainte ne fonctionne pas et l’appel des forces de l’ordre n’empêchent pas les étudiants de faire la fête, parfois à 30 dans des logements.

Mais malgré les prises d’initiatives, le problème persiste toujours. Le dépôt de plainte ne fonctionne pas et l’appel des forces de l’ordre n’empêche pas les étudiants de faire la fête, parfois à 30 dans des logements. “Quand on porte plainte, elles sont refusées. Lorsqu’elles sont amenées au procureur, elles sont classées sans suite…” déplore Linda. “Ils défient la justice, les habitants… Quand la police intervient, ils savent que les policiers ne peuvent pas entrer sans mandat, donc ils ne les ouvrent pas” raconte Joseph.

Les habitants tentent de régler le problème par eux-mêmes. L’ ACNEC, association contre les nuisances sonores étudiantes à Cergy, a été fondée en janvier 2019 par des habitants dans le but d’alerter leurs situations.

La résidence Villanova ou de nombreux étudiants résident.

Des propriétaires qui ciblent les étudiants

Au cœur du problème : les colocations. De plus en plus d’étudiants vivent en colocation au sein des résidences familiales. Ce phénomène s’explique par le déficit abyssal de logements étudiants pour les 30 000 étudiants présents à Cergy. Un manque de logement sur lequel la mairie et les institutions travaillent.

C’est un problème que l’on a vu avec l’adjoint au maire M.Nicollet (adjoint au maire délégué à l’habitat à Cergy) et le commissariat. J’ai travaillé avec eux pour la conception d’une nouvelle résidence étudiante. Le but c’est de mettre les étudiants là bas afin d’éviter les colocations avec des bailleurs qui gonflent les prix et qui empochent un certain loyer”, indique Matthieu, étudiant à l’ESSEC et responsable d’un des bureaux des étudiants.

Dès qu’un appartement est assez grand, un investisseur l’achète et le réaménage pour en faire 3 ou 4 chambres.

L’immobilier à Cergy, comme dans de nombreuses villes du Val d’Oise, est pris d’assaut par les investisseurs qui achètent des maisons et des appartements entre 200 000 et 240 000 euros d’après le voisinage. Les propriétaires mettent à louer chaque chambre dans ces propriétés. Le loyer d’une chambre peut s’élever jusqu’à 500 euros.

Ils ont commencé à acheter un appartement par ci, un appartement par là. Dès qu’un appartement est assez grand, un investisseur l’achète et le réaménage pour en faire 3 ou 4 chambres”, indique Linda. Les investisseurs peuvent se faire au total un bénéfice d’environ 2000 euros par propriété. “Les familles ont été remplacées progressivement par des étudiants et les problèmes d’incivilité et de tapages nocturnes se sont amplifiés.” poursuit-elle.

En cas de nuisances sonores les bailleurs ont le droit de faire cesser par tous les moyens les troubles provoqués par leurs locataires. Cela peut aller jusqu’à l’expulsion de ces derniers qui restent malgré tout privilégiés par les propriétaires. “Certains propriétaires décident de ne plus louer à des étudiants de l’ESSEC, mais d’autres choisissent le profit”, soupire Joseph.

Des habitants qui songent à quitter leur logement

Ce phénomène immobilier concentre de plus en plus d’étudiants dans les résidences familiales de Cergy. “Il y a une certaine mixité sociale et culturelle à Cergy qui fait la richesse de la ville”, reconnaît Joseph. L’ancienne ville nouvelle est devenue attractive avec l’arrivée progressive des grandes écoles et de l’université cergyssoise. “Les étudiants ont donné un dynamisme à la ville, des commerces ont ouvert depuis leur arrivée massive” remarque l’habitant des Touleuses.

Mais beaucoup craignent que la tendance immobilière actuelle ruine la mixité sociale de la ville et l’équilibre entre les habitants et les étudiants. “On devrait plafonner les loyers pour limiter les prix exorbitants, ça permet d’avoir une certaine mixité sociale au sein des étudiants” dit Joseph.

Face à une situation qui semble immuable, Linda habitante au Diapason et Joseph habitant des Touleuses songent sérieusement, non sans amertume, à déménager pour regagner un environnement plus paisible et loin du vacarme permanent des étudiants de l’ESSEC.

Emeline Odi

* Les prénoms ont été modifiés

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