Située en pleine zone rurale, Farébersviller a des airs de ville fantôme depuis le 17 mars. Les commerces non-essentiels ont baissé leurs rideaux de fer, rejoignant ainsi les cellules vides, faute de repreneurs. Le marché hebdomadaire de la commune mosellane n’occupe plus la place de Lorraine et seuls les commerces essentiels, avec des horaires aménagés, restent ouverts. Les airs de jeux et le parc sont vides. Ici, comme ailleurs, le confinement a bousculé les habitudes de vie des 5000 habitants.

Zackaria et Serafettin, deux acteurs associatifs locaux, ont décidé de connecter les gens entre eux pour surmonter les difficultés rencontrées durant le confinement. En deux clics sur Facebook, ils décident de créer le groupe « Entraide Solidarité Farébersviller » et le voient très rapidement atteindre près de 600 membres. « Le tissu associatif s’est délité. Je savais qu’il allait y avoir beaucoup de demandes, commente Zackaria, investi dans la vie associative avec Banlieus’Arts depuis une quinzaine d’années. On ne s’attendait pas à cet élan de solidarité. À Farébersviller, on a toujours su faire avec les moyens du bord ».

Pour les personnes éloignées du numérique, Serafettin a la solution clef en main et allie Internet au bouche-à-oreille : « J’ai proposé aux habitants tout d’abord de recenser les personnes autour d’eux, dans leur famille, dans leur voisinage, puis dans leur entourage qui ont des difficultés afin de leur proposer un service ».

Âgé de 72 ans, Laurent Kleinhentz, maire (DVG) de la ville fraîchement réélu pour un sixième mandat, a annoncé sa brève hospitalisation suite au Covid-19 dans un post Facebook avant de s’estimer « chanceux ». Dans cette ville du bassin houiller, au moins 13 habitants sont décédés des suites du coronavirus, selon Mauro Usaï, conseiller municipal.

Chères concitoyennes, Chers concitoyens, alors que l'invisible sévit toujours et autant, mes premières pensées vont aux…

Publiée par Laurent Kleinhentz sur Dimanche 5 avril 2020

« Après un court temps d’adaptation, le confinement est bien respecté par les habitants », poursuit l’élu. La Moselle est le quatrième département de France le plus touché par la crise sanitaire avec 414 morts à la date du 8 avril. Autre donnée, une hausse de 45 % des décès, tous motifs confondus, y a été constaté dans la semaine du 21 au 27 mars par rapport à la semaine précédente.

Réduire la rupture avec les personnes fragilisées

Sur le groupe, chacun apporte sa pierre à l’édifice pour soulager les besoins des uns et des autres. Les demandes vont de la simple recherche de timbres à la confection de masques artisanaux, en passant par l’impression de documents et l’achat de premières nécessités pour les personnes âgées. « Avant, on ne prenait pas conscience de l’importance des commerces de proximité, analyse le fondateur de l’association Banlieus’Arts. Les épiceries et boucheries n’ont jamais été autant sollicitées qu’aujourd’hui, il a juste suffi de référencer les différents commerces ».

Un document recense tous les commerces locaux et les services proposés comme la livraison à domicile. Faute d’être présent sur les étals du marché, un marchand de fruits et légumes, originaire de Farébersviller, propose ainsi un service de livraison. « Les commandes sont prises par téléphone un jour avant et sont livrées le lendemain, raconte Ali, gérant d’AK Fruits, qui dit avoir perdu 70 % de son chiffre d’affaires depuis le début du confinement. Les gens se sont passé le mot et nous livrons de plus en plus de personnes âgées ». 

De son côté, l’EHPAD Saint-Jean Baptiste de Farébersviller est au centre de l’attention des habitants de la ville. Le personnel soignant bénéficie de la générosité des commerces de proximité qui leur livrent quotidiennement des repas.

Un immense MERCI à tous les commerçants de Farébersviller ainsi qu'à toute la Communauté Musulmane d'offrir les repas chaque jour pour tout notre personnel.

Publiée par Résidence Saint Jean-Baptiste sur Mardi 7 avril 2020

 

Dans l’ancienne cité-dortoir, créée pour accueillir la main d’œuvre immigrée destinée à travailler à la mine, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. « On oublie que dans certaines familles, il existe des cas d’analphabétisme, rappelle Lamine, travailleur social dans la prévention spécialisée qui connaît l’intimité de ce public fragile. Remplir l’attestation dérogatoire de déplacement n’est pas accessible à tout le monde. Le gouvernement adopte des décisions qui ne prennent pas en compte les plus démunis. » Selon l’Insee, le taux de pauvreté dans cette commune rurale atteint les 38% et le taux de chômage, avant la possibilité pour les entreprises de recourir au chômage partiel, y est de 20,4%.

Christel Vasseur, assistante sociale du centre communal d’action sociale (CCAS) de Farébersviller, occupe une permanence téléphonique du lundi au vendredi de 10h à 12h. Depuis le début de la crise sanitaire, le CCAS a versé « plus de 150 bons alimentaires » pour les bénéficiaires du Secours populaire et de la Croix-Rouge. Les Restos du Cœur permettent aussi aux personnes précaires de disposer de deux semaines de denrées alimentaires.

À l’aide d’une liste élaborée lors du plan canicule et régulièrement mise à jour, elle est en contact avec 16 ménages défavorisés pour réduire la rupture. « On les appelle à intervalles réguliers, tous les deux jours, pour connaître leurs besoins et les aider à mieux gérer le confinement, expose l’assistante sociale qui est aussi aidée par la population. On a la chance d’avoir une belle solidarité à Farébersviller car les personnes vulnérables sont aussi aidées par leur voisinage ».

L’avantage de vivre dans une ville à taille humaine

Giovanni et Sory, responsables et coordinateurs de l’association F.A.R. (Force Artistique de la Rue) ont décidé de relancer sa webradio avec l’émission « Le Confinement libéré. » « Avec ce rendez-vous, on a voulu mettre les auditeurs au centre de l’émission, raconte Sory, l’un des responsables de la radio. Les intervenants sont issus du quartier et des environs. Ça permet aux habitants de s’identifier plus facilement ». Un infirmier et un ambulancier ont ainsi raconté leur quotidien durant cette crise, un lycéen a exprimé ses inquiétudes quant à la gestion des examens de fin d’année et une mère de trois enfants a partagé son expérience de la continuité pédagogique.

Derrière les murs des immeubles en béton, 275 familles vivent avec au moins trois enfants, quand le nombre de pièces est de 3,8 en moyenne, et plus de 1 000 élèves poursuivent leur scolarité dans des conditions exceptionnelles. Des problèmes techniques peuvent entraver certains étudiants, à l’image de Nadia, étudiante en master à Lille, rentrée à Farébersviller pour passer le confinement auprès des siens. « Comme ma connexion internet est mauvaise, je passe plus de temps sur le travail que j’ai à faire, regrette l’étudiante. Même lors des travaux de groupe, je ne peux pas m’associer à mes camarades. Je travaille de mon côté avant de mettre en commun nos travaux ».

Çeyda, étudiante en deuxième année de BTS assistant de gestion PME-PMI, rencontre les mêmes difficultés. « C’est plus difficile de se concentrer qu’en salle de classe, confie l’étudiante de 19 ans. Je suis gênée de demander à mes professeurs d’expliciter les notions techniques du cours que je ne comprends pas ». Avec le prolongement du confinement, elle craint d’être « pénalisée dans son cursus » voire même « d’échouer à (son) examen final ». Pour remédier à ces difficultés, les professeurs ont assuré de « revenir sur les notions mal comprises » dès le retour en cours possible.

Mehdi, éducateur spécialisé dans les communes de Farébersviller et Théding, fait habituellement du « travail de rue » où il accompagne la jeunesse dans des projets sociaux. Avec le confinement, il a décidé de s’adapter à la situation et propose de venir en aide aux lycéens, « livrés à eux-mêmes ».

« Le confinement exacerbe les inégalités, regrette l’éducateur spécialisé. Des parents ne sont pas en capacité de remplacer les enseignants et l’écart de niveau entre les élèves risque d’être difficile à gérer lors de la reprise ». Il est passé par son réseau personnel composé d’étudiants et de professeurs pour accompagner les élèves en ligne pendant la période de confinement.

« Beaucoup de jeunes n’arrivent pas à suivre les cours à distance dans des classes à 30 élèves, constate cet animateur social. J’ai décidé de créer des petits groupes de travaux avec trois élèves maximum pour qu’ils puissent continuer de bénéficier, au mieux, de la continuité pédagogique ». 

Sawda, lycéenne de 15 ans, profite de cette initiative pour surmonter ses difficultés en mathématiques. « C’est toujours mieux que rien », lâche-t-elle en affirmant s’adapter petit à petit à cette nouvelle situation. Sur Zoom, application controversée de visioconférence, elle se fait aider par un lycéen en terminale S, qui y voit aussi un moyen de révision. « Je télécharge mes exercices sur l’ENT (espace numérique de travail, ndlr) du lycée et les partage avec Anis. Ça lui permet de préparer de son côté et de m’expliquer mes erreurs », confie l’élève de seconde qui aimerait que cette entraide continue une fois le confinement terminé.

Pompier de formation, Serafettin pointe « l’avantage de vivre dans une ville à taille humaine » où, à force de se croiser dans les activités quotidiennes, « chacun se sent responsable les uns les autres ».  Nostalgique de l’époque où la solidarité allait de soi, Fateh propose gratuitement ses compétences de plombier et chauffagiste en cas de fuite dans les logements. « Nos parents nous ont inculqué des valeurs d’entraide qui se sont perdues au fil du temps, je ne sais pas pourquoi. Avec cette crise, on prend conscience de l’importance de l’entraide ». Un mal pour un bien, ce confinement a permis de retisser des liens entre les habitants. Une phrase revient en boucle sur toutes les lèvres : « Ça serait bien si cet élan continuait après le confinement ».

Yassine BNOU MARZOUK

Photo et infographie : YBM / Bondy Blog

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