Je suis villepintoise depuis treize ans et pourtant, j’entre pour la première fois dans ce lieu, situé à deux pâtés de maisons de mon domicile. Face à moi, dix comédiens vêtus de salopettes colorées donnent une représentation. L’intrigue ? Un huitième cambriolage chez François Franc, bijoutier. À ses côtés, sa femme au bord de la crise de nerfs, un hacker, un prince et un mafieux tous interprétés par des comédiens un peu spéciaux. Ce sont des détenus de la maison d’arrêt de Villepinte. Pour décor, des chaises recouvertes de velours pourpre et un tableau représentant le Baktar, le bijou volé, fil rouge de la pièce signée Vivien L’Heureux. Le public est composé d’une quarantaine de personnes : une trentaine de détenus en quartier libre, des agents du Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP), des techniciens de la salle de spectacle Espaces V à Villepinte, fournisseur du matériel et l’équipe du canal TV interne. Pas de famille, interdit par l’administration pénitentiaire.

1 150 détenus pour 583 places à Villepinte

C’est ma première fois dans une prison et en toute sincérité, j’appréhendais le moment. C’est peu dire lorsqu’on découvre les conditions de vie dans cette maison d’arrêt qui accueille 1 150 détenus pour 583 places, l’une des plus surpeuplées de France. Et ce, sans compter les personnes détenues qui peuvent sur des matelas à même le sol, faute de place. En janvier 2018, les surveillants de Villepinte comme d’autres de leurs collègues dans plusieurs prisons françaises, bloquaient l’établissement pour protester contre la surpopulation carcérale, les agressions dont ils sont victimes et leurs conditions de travail.

Après divers contrôles de sécurité, trop nombreux pour les compter, des portes aux claquements grinçants, des couleurs ternes et lugubres et une lumière blafarde, nous voilà arrivés dans le gymnase de la maison d’arrêt de Villepinte. Étonnamment, c’est un lieu chaleureux et lumineux que je découvre. La première chose qui me saute à l’œil : une immense fresque représentant l’athlète jamaïcain Usain Bolt accompagnée des cinq anneaux olympiques et de la citation en latin « Mens sana in corpore sano », traduisez « Un esprit sain dans un corps sain ». J’aurais aimé vous montrer ce que j’y ai vu mais la prise de vue, photo et vidéo, nous a été malheureusement refusée par l’administration.

Une pièce de théâtre pour sensibiliser des détenus au rapport à l’argent

À l’initiative du Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation, cette représentation théâtrale a pour but de sensibiliser les personnes détenues à l’expression théâtrale. Aux manettes, Timothée Baranovic et Marie-France Lahore, deux metteurs en scène sollicités par la maison d’arrêt. Tout début janvier, pendant une semaine, ils ont auditionné plus de 45 détenus. Le critère principal : avoir des comédiens à l’aise dans la lecture. « Plus de la moitié ne lisaient pas couramment », indique Marie-France Lahore qui travaille avec des personnes détenues pour la première fois. Ce sont finalement dix jeunes hommes âgés entre 20 et 30 ans qui ont été sélectionnés pour le projet. C’est là le premier acte de quatre mois de préparation.

S’en est suivi un long travail d’adaptation du texte. Le choix de la pièce est revenu à Samira Bellouni, coordinatrice du SPIP. Son objectif : sensibiliser, à travers le théâtre, les détenus à leur relation à l’argent. L’atelier s’inscrit dans le programme de prévention de la récidive. « Ici, en prison, c’est un vrai problème ce rapport à l’argent, le rapport à soi aussi, le rapport aux autres…, On a souhaité cette action collective, à partir du théâtre, qui vient compléter ce qui se fait en individuel. J’ai trouvé la pièce ‘Arnaque chez le bijoutier’ très pertinente pour l’occasion », explique Samira Bellouni.

Réaliser un spectacle comme celui-ci c’est une première, ça fait beaucoup de bien

Pendant quatre mois, ils se sont évadés, chaque mercredi, le temps d’un après-midi, pour préparer cette représentation un peu particulière. « Pour nous, c’est une expérience : réaliser un spectacle comme celui-ci c’est une première. Ça nous change et nous fait rire… Des rencontres ont eu lieu au cours des répétitions, ça fait beaucoup de bien ». Christopher fait partie des dix comédiens détenus. Pour cette pièce, le jeune homme, d’une trentaine d’années, a choisi d’interpréter un des deux rôles féminins. Dans le groupe, pas facile d’accepter de se mettre dans la peau d’une femme. « Ils ont mis deux mois à accepter de jouer ces rôles féminins avant de demander des perruques !, précise, Marie-France, toute souriante. J’ai l’habitude de gérer l’humain avec ma compagnie de théâtre mais là, j’y ai trouvé un intérêt. J’ai apprécié de les amener vers d’autres choses. On a formé un vrai groupe où règnent bonne ambiance et respect ». Une tolérance observée sur scène et jusque dans le public, réceptif et respectueux.

« Arnaque chez le bijoutier » est une sorte de mise en abîme de ce qu’encourent les personnages de la pièce qui frôlent l’illégalité : la prison. « L’escroquerie c’est comme le péage sur l’autoroute, tu finis toujours par la payer », lance le personnage de Marie, interprété par Mohamed, un des comédiens détenus. Le trentenaire, incarcéré depuis quinze mois, a été condamné à trois ans de prison. Comme ses « amis codétenus » comme il les appelle, cette première a été plus que bénéfique. « C’est constructif, ça rassemble, c’est convivial. On se retrouve, on rit, on passe du bon temps ensemble. J’ai aimé partager ce moment-là avec tout le monde », déclare-t-il à la fin de la représentation avant de dire « merci à Marie-France et à Timothée ». « Cette activité a été motivante : des personnes de l’extérieur sont même venues nous voir. Sur le projet, j’ai ressenti un soutien de l’administration pénitentiaire, mais selon moi, ils peuvent encore s’améliorer : multiplier les activités de ce type pour encourager les détenus à sortir de leurs cellules pour partager des moments où on s’évade et où on est en contact avec l’extérieur. On espère bien qu’après nous, ils motiveront mes amis co-détenus par d’autres activités de ce genre… »

À ma sortie, j’envisage de prendre des cours de théâtre

Pour d’autres, ce projet est aussi une porte ouverte vers leur sortie une fois leur peine achevée. C’est le cas de William. À 28 ans, le jeune homme est récidiviste, incarcéré depuis cinq mois pour trafic de stupéfiants. « J’ai appris à jouer ici, je ne connaissais pas le monde du théâtre. Grâce à cette expérience, j’ai gagné en confiance. J’avais déjà quelques expériences de figuration, mais j’avoue que là, la tache était plus ardue et stressante, mais je me suis vite habitué à la situation et j’ai appris à être à l’aise sur scène. À ma sortie, j’envisage de prendre des cours de théâtre ». Le jeune homme formule même un souhait : celui d’ouvrir une association de théâtre « pour chercher des nouveaux talents dans les prisons et les mettre sur le devant de la scène ».

Sonia SALHI

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