Sous les voies du RER B qui fait des va-et-vient avec la capitale, Khady et Ousmane s’interrogent. Où placer les banderoles pour capter l’attention des banlieusards qui sortent avec hâte du travail ?
Ce jeudi 27 février, les deux femmes ont organisé un rassemblement pour dénoncer « le harcèlement d’une minorité de policiers de la N26 » envers les jeunes du quartier de La Plaine. Une cinquantaine d’habitants et de militants associatifs de la ville les rejoignent à mesure que la nuit tombe.
On aimerait que nos ados puissent s’amuser tant qu’ils sont jeunes. Qu’on les laisse vivre un peu
À l’origine de ce rassemblement : un trop-plein et des nuits sans sommeil, décrivent ces mères de famille. « La vie, c’est des étapes. On aimerait que nos ados puissent s’amuser tant qu’ils sont jeunes. Qu’on les laisse vivre un peu », développe l’une d’entre elles.
L’élément déclencheur a été l’arrestation de Salim Dabo, militant associatif et président de Univers Project qui organise maraudes, ou encore des galas de rap dans le quartier. Plus connu sous le pseudo, « Maire des banlieusards », le jeune Salim Dabo n’en est pas à sa première arrestation.
Le Maire des banlieusards une nouvelle fois arrêté
« Je ne dors pas tranquille », jure Khady Dabo. Après l’arrestation de son fils, cette mère de famille s’est vite organisée pour mettre en place ce rassemblement. Le collectif Stop Violences policières à Saint-Denis et d’autres mères ont répondu à son appel.
Khady Dabo se souvient de ce 25 janvier dernier. Ils sont tous en cuisine pour préparer 100 plateaux repas à distribuer lors d’une maraude. Khady et Salim ne le savent pas, mais l’aîné de la fratrie, qui a déménagé à Nantes, leur a fait la surprise de redescendre pour leur venir en aide. Arrivé en bas de l’immeuble, le grand frère révèle sa présence et appelle son frère pour qu’il lui ouvre la porte.
« On a entendu quelqu’un crier “Raccroche, raccroche” », poursuit Khady Dabo. Salim et un animateur présent sortent de l’appartement et constatent que le grand frère est en train d’être contrôlé par des policiers. Les trois garçons finissent en garde à vue. Salim Dabo accuse en outre les policiers de l’avoir frappé lors de son passage en cellule. Une plainte va être déposée.
Khady Dabo, la mère de Salim, lit un texte écrit par son fils. ©Méline Escrihuela
C’est le début d’un combat important qui pourra faire changer le quartier et la ville de Saint-Denis
« Salim est déçu. Il est fatigué », confesse sa mère. « Je lui conseille souvent de laisser tomber », admet-elle, abattue. Absent du rassemblement, la mère de Salim lit un texte qu’il lui a transmis. « C’est le début d’un combat important qui pourra faire changer le quartier et la ville de Saint-Denis », espère-t-il.
Salim, Marie préfère l’appeler « le gamin ». Marie vit à La Plaine depuis 21 ans. Elle connaît Salim depuis son plus jeune âge, comme les autres gamins du quartier. « Ils sont tous gentils, vous n’avez pas idée. Il y a en a toujours un pour vous porter vos sacs de courses », sourit Marie, emmitouflée dans sa doudoune jaune. « À leur âge, je faisais bien plus de bêtises qu’eux », assure la dame âgée, anecdotes de ses frasques de jeunesse à l’appui.
En 2021, le quartier de La Plaine perdait Yanis. La veillée funéraire avait terminé sous les gaz lacrymogènes. En arrière-plan, des observateurs de la Ligue des Droits de l’Homme.
En 2021, le quartier de La Plaine perdait Yanis. La veillée funéraire avait terminé sous les gaz lacrymogènes. En arrière-plan, des observateurs de la Ligue des Droits de l’Homme. ©Méline Escrihuela
Couvre-feu ou déménagement : des stratégies d’évitement misent en place pour éviter le pire
« Mon fils voit bien que les jeunes des autres villes ont une autre vie. Ils peuvent s’amuser au centre-ville sans crainte », partage Ousmane, la tante de Salim Debo. Son fils a elle est contraint au ‘métro école dodo’. « J’ai peur, je ne sais pas quoi faire d’autre. Plus il grandit, plus je l’enferme à la maison », regrette Ousmane.
Les jeunes se font embarquer pour un rien
« La situation a empiré depuis la mort de Yanis », décédé suite à une course poursuite avec la police nationale en avril 2021. « Les jeunes se font embarquer pour un rien. Même les policiers du commissariat du centre-ville sont fatigués des agissements des policiers de La Plaine », assure Ousmane.
« Cela devient une banalité », abonde Nathalie, mère d’un adolescent de La Plaine, placé par erreur en garde à vue alors qu’il avait 14 ans. Venue témoigner au micro, elle raconte : « Il revenait d’une sortie-ciné. Ce jour-là, il pleuvait des cordes. Il a décidé de se mettre à courir pour parcourir les 200 mètres qui le séparait de la maison ».
Une voiture de police débarque. L’adolescent est plaqué au sol et transféré au commissariat. Une scène digne « d’un film américain », raconte la mère. « Il a été libéré sans aucune explication sauf un laconique “il a été confondu avec quelqu’un d’autre” », enrage Nathalie. Désormais, elle conseille à son fils « de ne plus courir ».
« Je conseille à mon fils de ne plus courir », témoigne une mère de famille. ©Méline Escrihuela
Des enfances fauchées
Fatoumata, elle, projette de déménager avec ses fils. « On est prêt. On a peur », résume cette habitante. Elle songe à rejoindre son aîné qui a d’ores et déjà déménagé à Saint-Ouen, loin de la N26, mais qui trimballe toujours ses traumatismes.
« Certains jeunes ont envie de se faire justice eux-mêmes », devine Bally Bagayoko, militant LFI de Saint-Denis et père de quatre enfants. Son plus grand a déjà expérimenté un contrôle d’identité qui a dégénéré mais « il a eu la chance de verbaliser ce qu’il avait vécu en famille. Pour les autres qui n’ont pas cette opportunité, c’est la plongée dans l’inconnu », s’inquiète-t-il.
« Quand Adama Traoré décède, c’est la conséquence de nombreux faits similaires qui ont été tus », rappelle Bally Bagayoko. Éric Coquerel, député LFI présent au rassemblement, ne dit pas autre chose. Il dénoncera « le racisme décomplexé » du pays. « C’est une bataille nationale qu’il faut mener », conclut-il
Méline Escrihuela