9,3 millions de pauvres en France selon le dernier rapport de l’INSEE. C’est sur ce constat amer que sont ouvertes les assises régionales de la grande pauvreté et des inégalités sociales, avec en exergue les impacts sur les familles et l’école. Un événement initié par Najat Bentiri docteure en psychologie et co-autrice de l’ouvrage du même nom.

Sociologues, chercheurs, et acteurs de terrain se sont réunis à l’Hôtel de Région de Montpellier pour confronter leurs expériences et dénoncer les failles d’un système toujours plus inégalitaire. Parce qu’il s’agit bien de cela : les inégalités. C’est cette question ô combien absente du débat politique actuel, à l’aune de l’élection présidentielle de 2022 et pourtant tellement essentielle, que Najat Bentiri et ses invités tentent d’imposer lors de leur assemblée du 1er décembre.

Des inégalités accentuées par la pandémie

La pandémie actuelle, a mis en lumière les multiples difficultés auxquelles sont confrontées les habitants des quartiers : difficultés d’accès aux soins dans les quartiers prioritaires de la ville, moins bien dotés en infrastructure que les centres d’agglomération, ou encore la fracture numérique, qui a mis en difficulté de nombreuses familles face à l’école à la maison.

Des familles, souvent les mêmes, dépassées par le système administratif à ne pas réclamer leurs droits. On estime chaque année, à 10 milliards d’euros, la somme des allocations non réclamées par les bénéficiaires potentiels. Parmi eux, en 2018, 36% des bénéficiaires du RSA ne le réclameraient pas, « Le non-recours aux droits est énorme, mais on montre toujours du doigt la fraude sociale ! pourtant elle n’est qu’un lapin nain, à côté de la fraude fiscale qui elle est un rhinocéros », fustige Marie-Aleth Grard présidente d’ATD Quart monde, qui invite à aller chercher l’argent là où il se trouve : chez les «délinquants fiscaux». 

Ce sont des habitants, des enseignants des acteurs de proximité qui ont fait de la prévention et distribution de colis alimentaires.

Dans le même temps, la crise sanitaire a révélé au reste de la population l’incroyable solidarité des habitants des quartiers populaires. « Pendant le confinement on a vu des parents se préoccuper du sort d’autres parents, et beaucoup de solidarité entre les habitants. Ce sont des habitants, des enseignants des acteurs de proximité qui ont fait de la prévention et distribution de colis alimentaires », rappelle Najat Bentiri à la tribune. C’est bien l’auto-organisation qui a permis à de nombreuses familles de survivre durant cette période inédite.

Cette « dé-stigmatisation des quartiers » plébiscitée par l’ensemble des intervenants détonne avec le discours de droite ambiant. « Les quartiers populaires ne sont pas des territoires de non-droit, mais des territoires oubliés par la République », rappelle Choukri Ben Ayed docteur en sociologie, avant de prôner une « redistribution juste ».

Inégalités scolaires et déterminismes sociaux

Sur-occupation d’un logement, absence de pièces pour étudier dans de bonnes conditions, impossibilité de participer aux sorties scolaires, d’être scolarisés pour les enfants qui n’ont pas d’adresse… Autant de problématiques soulevées qui impactent grandement la scolarité de millions d’enfants.

« Nous sommes l’un des pays européens les plus inégalitaires au monde » déplore Choukri Ben Ayed pour qui la République, et son école « ne jouent pas son rôle de correcteur » en rappelant qu’en France « 1 enfant sur 5 dans le pays a des parents pauvres ».

Le discours officiel est culpabilisant pour les parents, avec un risque accru de décrochage et de repli. 

Et les chiffres du déterminisme social à la française sont encore une fois sans appel.  59% des enfants d’ouvriers ou d’employés âgés de 20 à 24 ans étaient détenteurs du BAC en 2015 contre 87% des enfants de cadres ou de professions intermédiaires. Une inégalité face à l’acquisition du diplôme qui s’est accrue avec la crise. En 2020, le Ministère éstimait près de 500 000 élèves concernés par le décrochage scolaire.

« Il y a une école pour le peuple et une école pour les élites », déplore Etienne Butzbach coordinateur mixité CNESCO, qui rappelle au passage que les élèves de Seine Saint Denis perdent environ un an de scolarité à cause des absences de professeurs non remplacées et que de plus en plus de saisines sont enregistrées auprès du défenseur des droits pour ruptures d’égalité et manquements de l’Etat. Pour lui « le déterminisme social a un impact majeur sur le parcours scolaire, et les élèves qui ont le plus de difficultés devraient logiquement avoir plus de moyens ».

La question de la continuité pédagogique

Ce terme est devenu à la mode lors du premier confinement sous l’impulsion du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, qui répétait à qui voulait l’entendre que ses équipes étaient prêtes, pour affronter la digitalisation de l’enseignement, ainsi que la pédagogie pendant la crise du Covid-19 qui continue de s’éterniser.

« A un moment il faut dire la vérité ! Quelle continuité pédagogique ? rétorque Najat Bentiri. Les parents ne sont pas des enseignants. On est dans le déni d’une réalité complexe. Le discours officiel est culpabilisant pour les parents, avec un risque accru de décrochage et de repli », renchérit la psychologue.

Cette culpabilisation des parents, et notamment ceux issus des quartiers populaires et/ou de l’immigration, est également dénoncée par Marie-Aleth Grard qui pointe du doigt l’absence de formation proposée par l’Education Nationale aux enseignants afin de travailler la relation avec les parents. « Un enfant qui voit que ses parents sont reconnus comme les autres parents à l’école malgré leurs difficultés est un enfant qui s’autorise à apprendre », assure-t-elle.

Une journée pendant laquelle les échanges et retours d’expériences entre chercheurs en science sociale et acteurs de terrain ont été féconds.

Bénévoles et associations de terrain face au mépris des institutions

Même si certains, à l’instar d’Aly Dioura militant associatif à la Courneuve, déplorent une « ségrégation scolaire bien réelle dans notre pays », tous dans cette assemblée sont porteurs d’initiatives locales : soutien scolaire, promotion des filières d’excellence, ateliers numériques, accompagnement aux droits, dispositifs BAC-Permis-BAFA, défense des droits des locataires etc… Autant de projets qui participent à améliorer le quotidien des habitants et des enfants, sans attendre la réponse de l’État.

De Toulouse à Marseille, en passant par Montreuil et la Courneuve, un constat revient régulièrement : le mépris des institutions pour les actions de terrains menées par les concernés. Hamza Aarab, militant associatif montpelliérain, co-fondateur de la Caravane des quartiers, dénonce « une ostracisation et une criminalisation des associatifs quand ils montent un projet dans un quartier », tandis qu’Aly Dioura évoque « l’épée de Damoclès » qui plane au-dessus de la tête de ces associatifs qui tentent d’obtenir des subventions pour continuer leur travail, et qui « oblige à courber l’échine ou à répondre à des appels à projets qui ne reflètent pas la réalité de terrain ».

Le traitement différencié entre les associations plébiscitées par les institutions, qui bénéficient de subventions généreuses, et les associations de terrain qui font avec trois bouts de ficelle, est aussi au cœur du débat. « Nous, associations de quartiers sans subventions, on se retrouve à faire le job des associations dites du CAC 40 qui sont payées pour ça ! », s’insurge Hamza, tout en dépeignant l’impact et le coût des engagements de ces bénévoles et militants sur leur vies privées et familiales.

Il faut décomplexer le quartier et en faire des lieux de pouvoir. On en est capable !

Cette négociation permanente pour exister est subie comme une délégitimisation et un mépris à l’égard du travail effectué, alors que les bénévoles dans les quartiers populaires maintiennent le lien social. « Pourquoi, demande-t-on à des associations d’habitants leur expertise qui est précieuse (sans contrepartie), et pourquoi untel viendrait dans le cadre de son travail avec un financement ? » s’interroge Najat Bentiri.

Dans l’assemblée au plus fort des débats, une proposition se fait entendre, « on devrait exiger que les refus de subvention soient motivés » lance Rachid Taxi, militant du Blanc Mesnil. Ce qui n’est pas une obligation légale. Hamza Aarab, y voit de son côté une volonté politique de ne pas financer des projets d’excellence initiés par ces associations. « ils veulent bien nous offrir quelques ballons, mais il faut qu’on reste jouer à côté des poubelles » tance la figure du Petit-Bard, connu pour son franc parler.

Propositions et perspectives : redonner le pouvoir aux habitants

« On est pas des victimes. Il faut décomplexer le quartier et en faire des lieux de pouvoir. On en est capable ! » Lorsque Tarek Kawtari co-fondateur du MIB prend la parole à la tribune, le discours se veut tout sauf victimaire. Le quinquagénaire, militant de longue date, incollable sur l’histoire des luttes dans les quartiers, fustige « une démocratie au rabais » dont il ne veut pas. Taclant au passage la proposition de Valérie Pecresse de territorialiser les infractions en proposant de les punir plus sévèrement quand elles sont commises dans une zone de reconquête républicaine.

Même perspectives pour Zouina Meddour, directrice du pôle développement, vie sociale et citoyenne à Stains, pour qui « l’objectif est que les habitants puissent siéger au sein des instances et participer aux propositions mises en œuvre ».

Ils ne veulent pas qu’on leur apporte un verre d’eau, mais les outils pour qu’ils creusent un puit et qu’ils se servent eux-même.

De l’avis de la totalité des intervenants, la reconnaissance de cette expertise citoyenne est une nécessité, un préalable à la lutte contre les inégalités. « Les bénévoles trop souvent considérés comme prestataires doivent être désormais reconnus comme des partenaires »,  insiste Etienne Butzbach, dénonçant des institutions qui sous-estiment le travail de ces associations sans lesquelles la situation serait catastrophique.

De son côté Hamza refuse le fatalisme et réfute la notion d’assistanat « Les habitants des quartiers ont soif de pouvoir et de droits. Ils ne veulent pas qu’on leur apporte un verre d’eau, mais les outils pour qu’ils creusent un puit et qu’ils se servent eux-même ».

Céline Beaury

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