A notre arrivée près du local donc, comme je l’ai suggéré un peu avant, Paolo, Michel (Audétat) et moi-même, avons été quelque peu caillassés. Pas de mal, rien de grave, dieu merci. Je suis pas là pour cafter, mais bon, lapider les nouveaux, ça pousse un peu. Mohammed a débarqué fiça et s’est mis en quête, toute affaire cessante, des cocos qui nous en voulaient. Ça n’a pas traîné. Un quart plus tard, le ton montait dans la cage d’escalier. On avait fait venir des coupables présumés voire des p’tits gars vaguement inféodés au meneur que nous avions vu. De l’intérieur du studio, Paolo et moi jetons un œil dans le judas. De l’autre côté, il y avait Mohammed et son vieux compère Radouane avec deux jeunes de l’entrée voisine, appelons-les I et C.

I et C baissent les yeux, écoutent, mais la ramènent quand même. Avec Paolo nous préférons sortir pour aller se présenter, montrer qu’on leur en veut pas, le dire qu’on n’est pas là pour enquiquiner le monde et qu’on aimerait mieux les connaître. Mais d’abord on a écouté Momo. Faut l’écouter Momo! Parler aux gosses, il a ça dans le sang. Il a un logiciel de traduction « djeune » mis à jour au quotidien. Il sait comment ça fonctionne un jeune d’ici, il sait ce qu’ils pensent avant même qu’ils ne le pensent. Il sait et on l’écoute. Momo, 43 ans, c’est pas un « grand frère ». C’est un père. Il a l’âge de leurs pères.

Un père qui répète pour la troisième fois ce soir l’essentiel du message avec force gesticulations du poignet, à la méditerranéenne:

– « Mais vous faites quoi là? Vous vous rendez compte? Une pierre comme ça! (il mime la taille), vous êtes ouf ou quoi? Qu’est-ce qui va pas? »

C, un peu penaud, un joli visage de gamin de 14 ou 15 ans, explique que « dans les aut’ cités, y z’ont des activités de quartier quoi, y a rien ici, c’est pas juste, qu’est-ce qui font pour nous la mairie? » Ragaillardi, son pote I, renchérit. « On n’a pas de tune pour faire des choses, aller au ciné ou s’amuser quoi, y a tout qui coûte, si j’veux du fric, faut bien qu’je pique. Parce que j’l’e dis, hein, je pique! ».

A ce stade de la discussion, un étrange paradoxe se produit pour le spectateur. Quand la défense à la parole dans l’escalier, il y a de la conviction, elle croit vraiment ce qu’elle dit. Ceux qui viennent de vous lancer des pierrres vous rangeraient presque de leur côté…

Mais Mohammed ne s’en laisse pas conter et résume: « En somme, tu jettes des cailloux sur les journalistes pour dire que t’es pas d’accord que la mairie de Bondy te paie pas ton ciné quoi! C’est bien ça? Mais pour avoir du blé, faut faire des petits boulots. Moi à votre âge j’allais au cinéma une fois par an, une fois par an! Ou-Allah! c’est mon père qui payait. Si je voulais plus, fallait s’lever à 3 heures pour aller sur les marchés. C’était comme ça. Alors on bossait et on n’avait pas tout ce que vous avez aujourd’hui ». I et C, en effet, motivaient aussi leur action par la disparition récente d’un centre pour jeune ici. Mais Momo rappelle ce qui existe pour les jeunes à Bondy. La liste est longue.

Silence. Une ampoule s’allume dans un coin de la tête de I et C. Le saisissant résumé a fait mouche. Bing!

Mais on n’en reste pas là. D’ailleurs, l’enjeu n’est pas là. On y vient.

Michel Beuret

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