Article initialement publié le 6 mai 2020

Ils sont plus d’une centaine à faire la queue, ce mercredi-là, devant la sortie du terminus de la ligne 13. En face, de l’autre côté de la rue, il y a l’université Paris 8 et ses portes closes. Si ces étudiants sont à Saint-Denis ce jour-là, ce n’est pas pour suivre des cours mais pour récupérer des colis alimentaires, distribués par l’antenne locale du Secours populaire, des étudiants et personnels de la fac ainsi que certains militants.

Quand Mélanie* ouvre les yeux au réveil, elle commence par se demander si elle va pouvoir s’assurer deux repas dans la journée. Vous avez bien lu : deux, pas trois. Un déjeuner et un dîner. Que lui arrive-t-elle ? Ce qui arrive à des milliers d’autres étudiants, étrangers pour beaucoup, bloqués dans les logements exigus des résidences universitaires ; tous ceux qui n’ont pas eu les moyens ou la chance de rejoindre leurs familles avant le confinement.

« Je n’ai plus rien sur mon compte, souffle la jeune étudiante en deuxième année de littérature. C’est ça mon souci. Je ne sais même pas comment payer mon loyer du mois prochain. Je suis très stressée. Je faisais du baby-sitting, et bah, là chacun reste chez soi. Sans bourse et sans aide, c’est compliqué. Je souhaite vraiment qu’on retourne à la vie normale pour que chacun reprenne ses activités. »

Je ne mange plus que des pâtes et du riz

Pour certains, la situation est pire encore. Ils sont privés d’internet, n’ont pas d’ordinateur. Abdelkader, 25 ans, étudiant en Master 1 de mathématiques, raconte : « J’ai l’impression de vivre dans un autre monde, c’est inexplicable. Je vis ici, dans cette résidence en face de toi, dans une petite chambre. Je n’ai rien. Et je ne peux pas m’inscrire parce que je n’ai pas d’ordinateur et avec mon portable je n’ai plus d’internet parce que je ne peux pas payer la facture. »

Eloigné de tout, Abdelkader n’a pas beaucoup hésité quand il a su qu’une action de solidarité se montait en bas de chez lui : « J’ai vu la foule par la fenêtre et les affiches du Secours populaire, je suis descendu, dit-il. Depuis la première semaine du confinement et jusqu’à aujourd’hui, je ne mange que des pâtes et du riz. Je ne mange rien d’autre. Je ne parle même pas d’équilibrer mes repas. »

Considérable tout au long de l’année, la précarité économique des étudiants en France a été dangereusement aggravée par la crise sanitaire. Pour ces étudiants, l’équation est simple : plus de travail, pas d’argent, pas de nourriture et peut-être le risque de perdre son logement dans les prochains mois. Car la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a annoncé que les étudiants restés dans leurs logements pendant le confinement devaient continuer à payer leur loyer.

Parmi ces étudiants, beaucoup sont étrangers et certains ne disposent même pas des papiers donnant droit aux quelques aides promises par le gouvernement. C’est le cas de ce jeune rencontré dans la file que l’on va appeler Yassine. Étudiant en L3 sciences de l’éducation, il est content d’être parmi les premiers bénéficiaires : « J’avais la boule au ventre avant de venir récupérer ce colis, car j’ai peur d’être contrôlé par la police. Mais il fallait que je choisisse : soit je restais dans mon studio à mourir de faim, soit je venais ici et je pouvais rentrer avec un colis alimentaire ».

Les enseignants et les étudiants mobilisés

Pour vivre, Yassine donne des cours de maths et de physique à des jeunes. A cause du confinement, il a vu ses revenus chuter brusquement. « Je n’ai plus de revenus. Je suis vraiment dans la merde. Ça fait chaud au cœur de voir des gens venir en aide aux plus démunis. Sans ça, ça serait la catastrophe, je pense. »

L’université Paris 8, elle aussi, vient de mettre en place une plateforme pour aider les étudiants en proie à des difficultés dans cette période de pandémie et d’angoisse. Elle distribue des bons alimentaires et des aides financières. Tous marqués par la détresse de certains, enseignants et étudiants se retroussent les manches pour élargir le dispositif de solidarité avec l’antenne du Secours pop’.

« Avec une étudiante militante et quatre collègues enseignantes, nous nous sommes réunis en visio-conférence pour voir ce que l’on pouvait faire, explique une professeur qui souhaite garder l’anonymat. Le Secours populaire proposait de faire une distribution de colis alimentaires pour les étudiant.es de la fac. On s’est dit que l’on pourrait aussi monter une caisse de solidarité pour aider les étudiant.es à payer leur loyer, leurs factures, les dépenses de santé. Mais les colis alimentaires ont pris le dessus. »

Alléger un peu les conséquences sociales de cette crise

Avec ses feuilles dans ses mains, elle fait l’appel et vérifie la liste des inscrits. Un peu perdue, cette jeune militante raconte l’ampleur des besoins d’assistance qu’elle a vu croître. « Depuis le début du confinement, nous recevons des messages d’étudiant-es en galère – et le mot est faible, assure-t-elle. Le confinement est un révélateur cruel des inégalités, pour les étudiant-es comme les autres : la perte des emplois non déclarés, l’absence de papiers, l’absence de matériel informatique… Nous ne réglerons pas tous les problèmes mais aimerions a minima alléger un peu les conséquences sociales de cette crise sanitaire. »

Pour répondre aux 700 demandes d’étudiants, une nouvelle distribution a été organisée ce mercredi devant l’université dionysienne. Les étudiants peuvent continuer à faire leur demande par mail pour obtenir des bons d’achat alimentaires ou des aides financières. Toutes les informations sont disponibles ici, sur le site de l’université. Lundi, le gouvernement a annoncé que 800 000 étudiants et jeunes précaires bénéficieraient d’une aide de 200 euros.

A côté de la longue file d’attente, les bus vont et viennent comme à leur habitude. Adrien, un chauffeur de la RATP, descend de son bus et regarde la scène avec un mélange de tristesse et d’admiration : « C’est très bien, salue-t-il. C’est une belle initiative. Vraiment, bravo au Secours populaires et aux bénévoles d’aider ces jeunes. » Ainsi, les petits ruisseaux font les grandes rivières.

Kab NIANG

*Le prénom a été modifié

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