Un petit texte en ces temps troublés où, à la fois, nous fêtons la victoire du 8 mai 1945 sur la barbarie nazie et que nous honorons les victimes de l’esclavage. Que les gardiens de la dignité et de l’âme de la France soient, pour certains, originaires d’Afrique doit nous rendre vigilants à l’égard de tous les discours actuels sur l’immigration : heureusement qu’il y a eu des africains pour venir nous rappeler ce qu’être français voulait dire !

Il y a au programme d’histoire des classes de terminale une notion intitulée « les mémoires de la Seconde Guerre mondiale » et qui résonne singulièrement en ce 8 mai 2006 lorsque je pense à Addi Bâ, ce soldat guinéen, membre du corps des tirailleurs sénégalais, qui est venu en 1940 défendre la patrie des droits de l’homme et une certaine idée de la France, là-haut sur les frontières de l’Est. Loin de sa terre africaine…

Addi Bâ, ce nom venu d’ailleurs, nous donne l’occasion de renouer avec certains fils de la mémoire qui, oubliés ou refoulés, font le manque et le défaut de la trame de nos discours et débats bien actuels sur « l’identité de la France ». Aussi en ce jour où nous fêtons la victoire sur la barbarie nazie, il serait bon de se souvenir que nous devons aussi à des étrangers, et singulièrement à des hommes du continent africain, qui croyaient pour beaucoup à nos valeurs républicaines, la possibilité d’être français. Car Addi Bâ n’a pas seulement combattu vaillamment jusqu’à la débâcle de juin 1940, il a été aussi un des premiers résistants engagés dans le maquis des Vosges et il est mort fusillé par les nazis le 18 décembre 1943. Certains, là-haut dans l’est, terre où l’extrême droite frôle parfois les 30%, se souviennent peut-être qu’ils doivent leur liberté, aussi, à cet homme-là…

Et aujourd’hui où en France on discute des critères de la nationalité française et où certains se croient dignes de la réclamer comme un dû sous prétexte qu’ils se nomment « Durand-Dupond », ou bien qu’ils croient être plus que d’autres du « terroir », et qui voient dans l’autre, dans l’étranger, surtout celui venu d’Afrique, une menace pour l’identité française , il est salutaire de leur rappeler que cette identité repose aussi sur l’engagement de ces hommes qui, africains, ont sacrifié leur vie au nom de l’idée qu’être français est une question de valeurs partagées et certainement pas de couleurs de peau !

Se souvenir de cela, c’est reconnaître de façon humble que nous devons notre honneur et notre dignité à des homme d’une autre culture qui ont cru, plus que certains d’entre nous, au discours que la France se tient à elle-même : être français repose sur des valeurs qui transcendent de loin l’origine de ceux qui ont fait la France. Au point qu’on peut choisir de mourir pour elle même si on est né guinéen…

Que ces hommes aient ainsi porté haut nos valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité, afin de les préserver de la barbarie nazie et nous permettre de renaître à notre fierté nationale en 1945 devrait nous rendre bienveillants à l’égard de ceux qui, aujourd’hui, viennent partager notre devenir.

Il convient de mesurer avec gratitude ce que nous devons à ces hommes venus d’ailleurs en ces jours sombres de 2006 où le dehors, l’étranger, l’autre, sont dorénavant perçus comme une puissance de délitement de notre identité, une cause de corruption de « ce qui fait la France ». Alors que nous devons à des Addi Bâ rien moins que la préservation de notre être et de notre âme !

Avoir la mémoire de toute notre histoire, en ses composantes les plus singulières, c’est reconnaître que c’est du dehors que nous a été redonnée et confiée à nouveau, comme ressourcée et purifiée de nos errances et de nos trahisons, notre dignité de Français. Là est un devoir de mémoire absolu qui devrait nous conduire à interpréter de façon bien plus accueillante et respectueuse ce que « l’étranger » d’aujourd’hui peut apporter à notre « précieuse » mais si fragile identité. Une fragilité qui a été sauvée du naufrage en 1943 par le sacrifice d’un Guinéen !

Je songe alors à Addi Bâ avec des larmes de reconnaissance, mais aussi au premier char de la 2e DB du général Leclerc qui est entré par la porte d’Italie pour libérer Paris : il était conduit par des réfugiés républicains espagnols…C’est aussi à ceux qui venaient de l’autre côté des Pyrénées que nous devons notre liberté et notre honneur tout comme aux deux tiers de l’armée de Leclerc que était composée…d’Africains. Et je me demande, un rien rêveur, qui devrait quitter la France pour avoir oublié, à ce point, ce que l’aimer veut vraiment dire !

Par Alain Bénel

Alain Bénel

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