C’est hier, à la Cour d’assises de Seine-Saint-Denis que le verdict dans l’affaire Saïd Bourarach a été rendu. La victime s’était noyée dans le canal de l’Ourcq en 2010. L’un des accusé a pris la fuite hier avant la fin du procès.

Les mines sont émaciées. Les traits tirés. Neuf jours que le procès a débuté à la Cour d’Assises de Seine-Saint-Denis, à Bobigny. Ce 19 mars 2015, presque cinq ans jour pour jour après la mort de Saïd Bourarach, et alors que le verdict des quatre prévenus est attendu, Dan Lampel, le principal prévenu, brille par son absence.  Son avocat, Maître Le Fèvre, a le regard bilieux. A l’ouverture de l’audience, la présidente du tribunal, Xavière Simeoni, confirme ce que craignait une partie de l’auditoire, « la place de Dan Lampel est vide. » Stupeur en demi-teinte : les quatre individus ont été appelés à comparaître libres.

absents

La veille, et les jours précédents, Dan Lampel était pourtant présent. « L’odeur de la lâcheté rode encore« , se permet un jeune homme venu soutenir la famille de la victime par solidarité, vêtu d’un t-shirt floqué « Justice pour Saïd ». Dan Lampel avait même promis à Nathalie Potignon, la veuve de Saïd Bourarach, qu’il ne s’enfuirait pas. Jamais. Un autre des hommes impliqué dans la mort de Saïd Bourarach, Lucien Dadoun, ne s’est, lui, jamais présenté au tribunal. Détenteur de la double nationalité, il est actuellement en fuite en Israël.

« Que vais-je dire à mon fils ? »

Les faits remontent au 30 mars 2010. Une altercation éclate entre Dan Lampel et Saïd Bourarach à l’entrée du magasin Batkor, à Bobigny, le premier s’étant vu refuser l’entrée dans la boutique par le second, vigile de l’enseigne de bricolage. Après s’être saisi d’une manivelle de cric dans le coffre de sa voiture, il téléphone à des proches qui accourent dans la minute. Les allures d’une expédition punitive se dessinent. La « banale embrouille » se termine par un drame : la mort par noyade de Saïd Bourarach dans le canal de l’Ourcq, qui borde le magasin. Tout l’enjeu de ce procès vise à établir le lien entre le saut de Saïd Bourarach dans le cours d’eau et les coups et blessures employés par ses agresseurs.

Après avoir donné une dernière fois la parole aux deux seuls prévenus présents, Michael Lampel et Dan Sellam, la Cour se retire pour délibérer. A l’extérieur de la salle d’audience, la veuve de Saïd Bourarach interpelle l’un des avocats de la défense à propos de l’absence de son client à la barre. « Que vais-je dire à mon fils ? » interroge Nathalie Potignon. Maître Le Fèvre semble s’étonner lui-même de la disparition soudaine de son client. Il explique que le réquisitoire de l’avocate générale la veille – qui avait demandé une peine de douze ans de prison à l’encontre de Dan Lampel – a fait paniquer ce dernier. « Pourtant, c’est du meurtre d’un homme qu’il s’agit ! », lance une jeune femme dans la foule. Bouillonnement palpable dans le vaste couloir du Palais de Justice. On s’agace.

SBourarach_bobLe conflit judéo-arabe en toile de fond

L’attente est longue. Les minutes passent au compte-goutte. Les heures s’éternisent. Dans les allées, les pronostics sur le verdict vont bon train. Selon Salim, venu soutenir la partie civile, « la dimension raciste de l’homicide a été écartée, les avocats de la défense ont tous plaidé en ce sens. C’est curieux quand on voit la proximité des prévenus avec le mouvement violent de la LDJ » (ndlr : Ligue de défense juive). Le fait que la victime soit d’origine arabe et les agresseurs juifs semble ajouter une consistance encombrante au procès. Et rappelle une autre affaire. Celle d’Ilan Halimi. « Les gangs et les barbares sont dans tous les camps » poursuit Salim. Une façade pourtant mise de côté par l’avocate générale dans son réquisitoire : « Si la victime n’était pas musulmane, si les accusés n’étaient pas juifs, cela aurait pu rester un tragique fait divers et ne pas attirer l’attention médiatique. Mais ce dossier n’est pas celui du racisme ou de l’antisémitisme, nous n’en avons que le fantasme » tranchait-elle mercredi 18 mars sans ambages.

A l’extérieur du tribunal, la présence marquée de CRS laisse penser que le verdict est pour bientôt. Aux environs de 17 heures, le public rejoint la salle d’audience. La gravité et la mine sinistre des défendeurs tranchent avec la fébrilité contenue de la partie civile qui compte la veuve, la nièce et le frère de Saïd Bourarach. Beaucoup de policiers balisent la salle d’audience. Ils sont là, faussement impassibles, et sérieusement à l’affût. Au cas où un débordement était vite arrivé…

Pour chaque prévenu, les chefs d’accusation sont égrenés. Dan Lampel, Michael Lampel, Dan Sellam et Lucien Dadoun sont chacun reconnus coupable pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, avec usage ou menace d’une arme« . Ils écopent respectivement de 9 ans, 5 ans, 4 ans et 6 ans de prison. Quelques applaudissements se mêlent au cri de la mère de Dan Sellam. Au sortir de la salle, les sentiments sont mitigés. En demie-mesure, à l’image de ce procès particulier. Seuls deux des quatre accusés se retrouveront en cellule ce soir.

Hanane Kaddour

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