Une autorisation donnée in extremis. Dans la nuit de vendredi à samedi, soit à la veille de l’Aïd el-Fitr, la fête célébrant la fin du jeûne du Ramadan, l’Etat a finalement autorisé les musulmans à prier à cette occasion. Sommé par le Conseil d’État le 18 mai de revoir sa copie sur l’interdiction générale et absolue de réunion dans les lieux de culte, le gouvernement a tout de même fixé quelques règles, parmi lesquelles le respect de la distance d’un mètre entre chaque fidèle, le port obligatoire du masque ou un seuil de fréquentation maximale laissé à la discrétion des responsables de lieux de culte.

Malgré ce revirement de l’Etat, il n’est pas certain que des prières aient lieu partout. « Nous sommes pris de court et devant l’impossibilité d’organiser la prière de l’Aïd dans le strict respect des conditions sanitaires demandées », déclare par exemple Saïd Bekhti, président de la mosquée de Farébersviller (Moselle).

Les fidèles, eux non plus, ne sont pas tous enthousiastes à l’idée de participer à cette prière collective qui est habituellement la plus suivie de l’année. « Il est précoce de se rendre à la mosquée, juge Nour, interne en médecine qui se montre soucieuse de la santé des fidèles. Il y a nos anciens qui présentent des comorbidités. L’islam compte parmi ses fondements la préservation de la vie avant même la réalisation d’un acte cultuel ».

Une assertion que confirme Amine Nejdi, président du CRCM (conseil régional du culte musulman) de Lorraine. « Le Coran nous exhorte de ne pas nous jeter par nos propres mains dans la destruction, dit-il. Tant que le virus circule, qu’il y a encore des patients amenés en réanimation, nous devons être très vigilants. Je pense que c’est encore difficile de prendre cette décision et faire courir le risque aux fidèles. Aussi, la fin du Ramadan est marquée par des félicitations, des accolades, ce qui pose une vraie difficulté. La prudence qui doit être la nôtre nous empêche de rouvrir les mosquées pour le moment. »

Une demande initialement formulée au nom de l’égalité

Celui qui est aussi imam et recteur de la mosquée de Tomblaine (Meurthe-et-Moselle) comprend néanmoins la position de la Grande Mosquée de Paris (GMP), qui avait pris position publiquement pour demander au gouvernement une telle autorisation. « Puisqu’il n’y avait qu’une semaine de différence entre la Pentecôte et l’Aïd, nous nous attendions à ce qu’il y ait un traitement similaire des cultes, explique-t-il. D’autant plus que la réouverture des lieux de culte était prévue au 15 juin, avant d’être ramenée au 2 juin, pour finalement être décidée pour le 29 mai. L’idéal aurait été de s’en tenir à la date prévue pour loger tout le monde à la même enseigne. »

Si le gouvernement a finalement changé son fusil d’épaule, les autorités religieuses restent prudentes. La GMP rappelait par exemple qu’une disposition religieuse existait pour permettre, sans le prêche traditionnel, de célébrer la prière de la fin du jeûne chez soi, seul ou en famille. « Il y a seulement à accomplir la prière de deux unités avec les caractéristiques inhérentes à cette célébration ; à savoir les sept takbiraate (formule de magnificence : « Dieu est le Plus Grand« , ndlr) lors la première unité et cinq lors de la seconde, sans compter celle prononcée lors de la prosternation précédente », précise l’imam Amine Nejdi.

Dans certaines villes, on s’organise à la hâte pour aménager des gymnases ou des stades à même d’accueillir des prières collectives. Mais le ballet matinal des fidèles sur le chemin de la mosquée ne sera probablement pas au rendez-vous ce dimanche. Un crève-coeur qui vient s’ajouter à un mois de Ramadan passé à prier à la maison pour la communauté musulmane. « L’Aïd est un moment particulier qui nous permet de revoir des personnes qu’on a perdues de vue et de prendre des nouvelles des uns et des autres, raconte Ihsane, ingénieure commerciale en Île-de-France. Depuis tout petit, on avait pris l’habitude de nous rendre à la mosquée, d’écouter les anciens évoquer Allah en choeur avant la prière. C’est toute cette chaleur, cette collégialité et cette fraternité aussi qui manquent beaucoup. »

Des prières à la maison, les mosquées utilisées comme QG de solidarité

Naïma, infirmière en bloc opératoire, tente quant à elle de dédramatiser la situation. « Au moins, on n’aura pas à se dépêcher pour s’assurer une place à la mosquée. J’aurai seulement à sortir de ma chambre, ironise-t-elle avant d’aborder l’organisation familiale. On envisage de déplacer les meubles du salon pour prier ensemble. On avait pris nos dispositions avec le Ramadan et ça nous a fait prendre conscience qu’on devait être moins dépendants dans nos pratiques cultuelles. »

Depuis le 17 mars et le début du confinement, la générosité n’a cessé de continuer grâce aux bénévoles, nombreux à venir en aide aux personnes précaires. Les lieux de cultes se sont réinventés pour distribuer colis alimentaires et confectionnés des masques grand public. Dans la même veine, l’aïd-el-Fitr est une aubaine dans la poursuite de ses actions caritatives. « Avec mon association, on a décidé de récolter l’aumône que les musulmans doivent verser à la fin du mois de Ramadan pour la distribuer sous forme de nourritures, évoque Melek, chevronnée dans la distribution de colis alimentaires. On a aussi reçu des dons de jouets qu’on distribuera à des enfants de migrants pour leur rendre ce jour plus festif ».

Dans les jours et les semaines à venir, les mosquées vont aussi reprendre leur vocation initiale. « Nous comptons nous réunir pour déterminer les conditions d’accueil en commençant par les cinq prières quotidienne et, à terme, les prières du vendredi », affirme Saïd Bekhti. Membre actif de la communauté locale où il était d’abord muezzin, il indique que les conditions d’accueil sont de l’ordre de 600 à 700 fidèles et qu’un réaménagement des salles de classe peut permettre de respecter les gestes barrières.

Un luxe que d’autres lieux de culte ne peuvent pas se permettre. Car si la pandémie a révélé le manque de places dans les carrés musulmans, la problématique est sensiblement la même pour les lieux de prières. Bien avant le confinement, les musulmans exprimaient déjà le manque de places pour pouvoir décemment se recueillir. « La capacité d’accueil des mosquées va être divisée par trois, voire quatre », alerte Amine Nejdi, qui est aussi recteur de la mosquée de Tomblaine (Grand-Est), près de Nancy.

La prière de l’Aïd-el-Fitr peut permettre de dépasser cette difficulté. Elle a ainsi la spécificité de pouvoir se tenir dans un lieu ouvert, autre qu’une mosquée. A Aubervilliers, par exemple, c’est sur la pelouse synthétique d’un terrain de football que devraient être accueillis les fidèles.

Yassine BNOU MARZOUK

Crédit photo : Mosquée de Tomblaine

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