En 2012, l’Etat a versé près de 1,2 milliards d’euros d’aides à la presse, soit près de 12% du chiffre d’affaires du secteur. Dans un rapport publié le 24 octobre dernier, le député Michel Françaix s’est interrogé sur le bien fondé de ces aides qui ne font que maintenir à flot un système essoufflé.

Dans son roman d’anticipation paru en 2004, Globalia, Jean-Christophe Rupin prête ses paroles à un jeune journaliste travaillant pour l’Universal Herald : « c’était un vieux journal. Au moment de sa fondation on disait qu’il avait même été imprimé sur papier ». 8 ans après cette prophétie qui n’engage que son auteur, il n’est plus possible d’ignorer la crise de la presse papier. La récente fermeture de France Soir et le sauvetage in extremis du Monde ont rappelé le fragile équilibre financier dans lequel survit la presse d’Information Politique et Générale (IPG). Lorsque les revenus de la publicité et les ventes diminuent, les journaux n’ont d’autres choix que de se tourner vers de grands groupes industriels…et l’Etat pour leur venir en aide.

Reconnaissant la nécessité de tenir informés les citoyens, l’Etat français estime de son devoir de s’assurer qu’une presse de qualité continue d’être publiée sur l’ensemble du territoire. C’est ainsi qu’ont été mis en place un ensemble de dispositifs soutenant les différents acteurs de la presse en France, pour un coût total moyen de 1,2 milliards d’euros annuel.

Cependant, comme le révèle le rapport du député socialiste Michel Françaix, seulement un tiers de cette somme est attribué à la presse IPG dite « citoyenne ». Prenons l’exemple de l’aide la moins ciblée : le moratoire sur les tarifs postaux qui permet aux rédactions de ne pas répercuter sur leurs abonnements la hausse des tarifs de la Poste, la différence étant prise en charge par l’Etat. Ce gel coûte « pour quatre titres de presse télévision deux fois plus que pour la totalité des titres de la presse quotidienne nationale ». Dans un tableau récapitulant l’ensemble des aides directes octroyées par l’Etat le député souligne que le magazine de divertissement Télé 7 jours touche 7,2 millions d’euros, Télé Star 4,7 millions, Télé Loisirs 4,4 millions et Télé Z 3,7 millions. De plus ces titres commerciaux bénéficient d’un taux de TVA exceptionnel de 2,1% s’appliquant à l’ensemble des publications à l’exception de la presse en ligne taxée à 19,6%. En comptant l’ensemble des subventions (réductions fiscales incluses) le rapporteur indique que les aides sont donc destinées à hauteur de 35% à la presse magazine contre 15% à la presse quotidienne nationale.

Le rapport dénonce par ailleurs l’opacité qui entoure la répartition de ces aides. Comment se fait-il que Le Monde ait touché 17 millions d’euros, Le Figaro 16 millions et Libération 9 millions ? Ces décisions ne sont pas rendues publiques et le citoyen ne peut que s’interroger sur les motivations qui animent les pouvoirs publiques. Dans une tradition de capitalisme de connivence à la française les patrons de presse sont souvent des visiteurs nocturnes du palais présidentiel. Les propriétaires du Monde, Mathieu Pigasse (banque Lazard France) et Pierre Bergé  penchent du côté du parti socialiste. Le propriétaire du Figaro, l’armurier Serge Dassault et celui du groupe Lagardère (propriétaire de Elle, Paris-Match, Télé 7 jours, le JDD, Europe 1, Virgin Radio et du réseau de distribution Relay), l’armurier Arnaud Lagardère sont quant à eux très proches de Nicolas Sarkozy et de l’UMP. Ces subventions sont-elles un moyen de rendre la pareille à des propriétaires de journaux ayant assagi leur rédaction ? Le rapporteur réclame une plus grande transparence et la publication annuelle du montant et des bénéficiaires des aides. Il souhaite aussi faire d’une contractualisation des aides « fondée sur la prise d’engagements dont le respect serait susceptible d’être évalué, une condition d’accès aux aides à la presse ».Et le député d’ajouter : « Le temps des bons lobbyistes est révolu. Il faut enfin favoriser les bons gestionnaires…»

Dans une période de crise profonde du papier, l’Etat se révèle incapable de penser sur le long terme, dépensant plus d’un milliard d’euros afin de maintenir à flot un système dépassé tout en n’allouant que 35 millions d’euros pour des investissements stratégiques. Ce fond a par exemple permit au groupe Le Monde de bénéficier d’une aide de 3,9 millions d’euros lui permettant de lancer un projet…d’imprimerie. Alors que les ventes au numéro devraient diminuer de 25% en 4 ans selon la plupart des experts, le journal utilise l’argent public pour augmenter ses capacités d’impression. En comparaison, le fond dédié à l’aide au développement de la presse en ligne était doté de 20 millions à répartir en 3 ans. Il a permis à des sites assez éloignés de l’idéal de la presse citoyenne tels que moto-net, le journal de la moto, Hotels & Lodge, Surfsession, velo101.com de s’étendre sur la toile.

Ce déséquilibre démontre l’absence de volonté des pouvoirs publics de faire avancer la crise qui mine actuellement la presse française. De telles sommes d’argent alliées à une volonté forte auraient certainement permis d’innover, de suivre et même de provoquer des changements dans les habitudes de consommation des lecteurs qui se dirigeront de plus en plus vers des supports tels que les smartphones, tablettes et autres écrans pour se tenir informés.

Rémi Hattinguais

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