Annick F., 67 ans, vit avec une retraite de 600 euros par mois, le minimum social. « Si j’avais pu travailler normalement, j’aurais eu une retraite plus élevée, mais je me suis retrouvée en longue maladie trop tôt. Mon avocat a fait le nécessaire mais comme toujours, la partie adverse refuse de reconnaître ses torts et ralentit la procédure à coups de contre-expertises. La dernière m’a coûté 1600 euros, que j’ai dû emprunter. Quand vous voyez toutes les difficultés administratives et judiciaires qui se dressent devant vous alors que vous êtes affaibli par la maladie et les insomnies, vous avez juste envie de baisser les bras. Je sais que beaucoup de victimes de ces transfusions sont mortes dans le silence pour la plus grande majorité. Moi, je continuerai jusqu’au bout, quoiqu’il arrive, puisque aujourd’hui, avec un quatrième avocat, je vais en cour d’appel. »

En 1983, à l’hôpital Bon Secours de Metz, Annick a subi une intervention chirurgicale qui a nécessité une transfusion sanguine. L’opération en elle-même s’est bien déroulée. Le problème, c’est que le sang passé dans ses veines était contaminé par l’hépatite C. Cette maladie qui faisait des ravages dans son corps, était alors mal connue et ne disposait d’aucun protocole de soins. Malgré des symptômes invalidants, cette vendeuse en mercerie a continué de travailler autant qu’elle l’a pu : « Il n’y avait aucun traitement à l’époque, je vivais couchée avec des arrêts de travail, des régimes alimentaires. J’étais constamment fatiguée, je travaillais malgré tout dans des conditions très difficiles avec pleins d’effets secondaires tels que des ulcères cornéens dans les yeux, des grosses fatigues, des nausées permanentes, dus au déficit immunitaire causés par cette maladie. »

En 1990 on donne enfin un nom à cette maladie mystérieuse : on l’appellera hépatite C. C’est en écrivant à François Mitterrand le président de la République qu’elle retrouve les traces du donneur malade. J’ai enfin pu rencontrer le directeur du centre de transfusion sanguine de la Moselle qui m’a avoué ceci : « On sait que vous avez été transfusée par nos soins, vous avez eu deux poches de sang contaminés, on a retrouvé le donneur. »

Après de multiples recherches de soutiens, Annick s’est tournée vers l’association AAVAC*, basée à Bordeaux. Avec l’aide de cette dernière, elle a trouve un avocat avec qui elle a intenté un procès contre le centre de transfusion responsable de cette erreur médicale. Elle a obtenu gain de cause en cour d’appel, où on a enfin reconnu que sa maladie était bien due à l’hépatite C post-transfusionnelle. Elle a eu droit à une indemnité de 500 000 francs en 2000, soit 76 000 euros pour « préjudice moral », « pretium doloris » et « préjudice d’agréments ». « J’’ai du dépenser près 38 000 euros en frais d’avocats, d’huissiers, pour mes allées et venues sur Paris afin d’y rencontre des expert médicaux, pour mes consultations chez des gastroentérologues et autres visites médicales, biopsies, prélèvements de foie… »

Cependant, les effets secondaires de la bithérapie (Interféron et Rivabirine) qu’elle a dû subir restent et persistent. Elle assigne donc à nouveau le centre de transfusion sanguine de Moselle en justice depuis 2002 pour obtenir des dommages et intérêts pour ses pertes de salaires et son invalidité forcée causée par cette maladie qu’on lui a « refilée » lors d’une intervention chirurgicale.

Selon les chiffres de l’association AAVAC, 500 000 à 600 000 personnes sont atteintes d’hépatite C à ce jour en France. La voie principale de contamination est la voie sanguine. 40% des malades porteurs du virus C ont été infecté par transfusion sanguine. Il y a donc en France aujourd’hui entre 200 000 et 300 000 personnes contaminées par transfusion sanguine. En l’absence de fonds d’indemnisation identique à celui créé pour le Sida, les victimes des hépatites C post-transfusionnelles n’ont d’autre voie d’action que d’engager une procédure contre les centres de transfusion sanguine responsables de la fourniture de produits contaminés.

Nadia Méhouri

*AAVAC : Association d’aide aux victimes d’accidents corporels et d’erreurs médicales.

Nadia Méhouri

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