« C’était le chaos, Madame la juge ». Le mot est lâché. Il est répété par tous : la présidente, la procureur, les prévenus et leurs avocats lors de l’exposition des faits. Le chaos. Nous sommes le 17 avril 2019 à l’audience correctionnelle de la 18ème chambre du Tribunal de Grande Instance de Bobigny. Quatre jeunes garçons, nés entre 1997 et 2001, comparaissent pour « participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires », « violences volontaires aggravées par la circonstance d’appartenance ou non-appartenance, vraie ou supposée, de la victime à une ethnie, une nation, une prétendue race ou une religion déterminée », « violences volontaires avec usage ou menace d’une arme » (l’arme en question étant un chien « de type molossoïde » selon les rapports, un « American Bully ») et « rébellion ». En langage moins barbare, il s’agit, ce mercredi, de qualifier pénalement l’expédition punitive organisée contre la communauté rom qui s’est tenue à Clichy-sous-Bois le lundi 25 mars 2019.

Les quatre prévenus ont des visages poupons et sont soigneusement coiffés. Ils portent un ensemble de jogging noir, un sweat-shirt FILA, une chemise bleue bien repassée ou un pull rayé rose et marine. Ils n’ont pas les mots justes, bégayent un peu, les mains dans le dos. La presse est majoritairement présente sur les chaises en bois du public. Les cliquetis des doigts sur le clavier d’ordinateurs essayent de se faire discrets. Il faut se concentrer sur les faits, graves : un groupe d’une « cinquantaine d’individus » selon les procès verbaux, qui se concertent non loin du Auchan de Montfermeil pour faire une descente dans un immeuble squatté par la communauté rom, non loin. Les jeunes contestent, tous se seraient retrouvés là par hasard : « je passais là et j’ai été curieux de l’attroupement », « je rentrais juste chez moi en sortant du boulot », « j’allais m’acheter un grec » ou bien « je promenais mon chien et j’allais lui chercher des os à la boucherie avant qu’elle ferme ».

Et puis, « le chaos » justement : celui d’un attroupement d’hommes, armés de pelles, de bâtons, de pierres, prêt à « casser du rom ». Ils débarquent près du squat, et lynchent une victime tombée à terre. La police débarque, gyrophares et annonce générale. Ça ne les arrête pas : les échauffourées continuent avec la police, les interpellés se débattent, trois grenades de désencerclement sont lancées, successivement. Ça crie, ça court dans tous les sens.

Votre mère vous demande d’aller chercher votre petite sœur qui a vu des Roms au centre commercial et qui a peur

Tout part d’une rumeur : celle d’une camionnette, jaune, rouge, blanche, selon les versions, qui circulerait dans la région parisienne pour voler des enfants. La rumeur hystérise les foules, et échauffe les esprits là où la justice, quelques semaines après, traitera l’affaire la tête froide. Aujourd’hui, il s’agit d’établir le rôle de chacun dans cette escalade de violence. La présidente du tribunal leur demande s’ils avaient connaissance de cette rumeur. Les réponses sont évasives : « Je n’en ai entendu parler que sur Facebook » pour l’un, « Moi j’ai reçu deux trois snaps de mes potes » pour un autre ou bien un mystérieux « Non, je ne crois que ce que je vois » pour un dernier.

La juge poursuit sur l’histoire d’un des garçons : « vous dites que votre ami a reçu un coup de téléphone de la part de votre mère qui vous demande d’aller chercher votre petite sœur qui a vu des Roms au centre commercial et qui a peur ». Elle fait une pause, puis reprend : « une jeune fille de quatorze ans qui appelle sa mère en pleurant car il y a trop de Roms, bon, déjà rien que ça c’est… ». Elle souffle, consternée. « Ça ne me fait pas rire », lance-t-elle aux prévenus.

Les explications s’enlisent, les seules pièces du dossier semblant se résumer à des procès verbaux et des confrontations, des prévenus et des policiers. Les quatre auraient été vus ou interpellés dans la mêlée, au milieu de la fumée, le visage partiellement ou non couvert. Un d’eux, pierre à la main, s’avançant vers les policiers, a fini menotté au poignet d’un des agents qui tentait de maîtriser la rixe. Un autre a été reconnu comme voulant porter secours à ce dernier, le tirant par le bras pour le dégager des forces de l’ordre, en vain. Un autre encore, est accusé d’avoir lâché son chien sur les policiers. La discussion s’égare. « Ce type de chien possède une belle mâchoire, non ? », demande la Présidente. Le garçon répond : « Ouais, ça va. Il s’appelle Simba ».

« Cette rumeur est fausse », rappelle la procureure

L’examen des personnalités révèle des garçons à peine sortis de l’adolescence. Pour trois d’entre eux, ils connaissent mal le fonctionnement d’un tribunal, au regard de leur casier judiciaire vierge ou anecdotique (des condamnations pour défaut de permis, régularisé depuis, notamment). Ils travaillent ou sont en recherche d’un emploi stable, l’un a une petite amie depuis plus de trois ans, l’autre est éducateur de foot bénévole pour des petits de son quartier. Le propriétaire du chien en revanche est davantage familier avec la justice. Son parcours a déjà croisé l’institution judiciaire à quelques reprises, et ce, depuis quelques années. Il est sous traitement médical, mais refuse de le prendre à cause des effets secondaires – « ça me fait des trous de mémoire ».

Enfin, les parties au procès prennent à tour de rôle la parole. Les parties civiles s’avancent. Celle du policier qui a subi une ITT d’abord, puis l’avocate représentant la LICRA, dont la plaidoirie, à visée pédagogique, sera tournée vers les raisons de la naissance de l’association et l’explications des mécanismes qui engendrent ces récits insidieux, existant dans toute société, à toute époque et qui prennent une ampleur nouvelle et puissante, à l’aune des réseaux sociaux. « Dans l’avenir, lorsqu’ils entendront leurs cris, j’espère qu’ils viendront en aide aux Roms », affirme-t-elle.

Les réquisitions de la procureure sont tranchées. Définitives. «  La rumeur est fausse, je peux vous l’assurer. Les déclarations les plus rocambolesques comme les mains courantes les plus farfelues ont été vérifiées. Elles ont toutes été étudiées. Aucun enfant n’a été kidnappé en région parisienne par une camionnette conduite par des Roms ». Elle poursuit : « Et quand bien même. Ni la peur, ni la bêtise ne justifierait une telle réaction. Ce comportement est irrationnel. Mais sur les réseaux sociaux, les phénomènes violents vont être les plus visibles ». Enfin, la défense se concentre « sur le droit pur » et  juge les réquisitions lourdes pour ces quatre jeunes prévenus. Tous déploreront effectivement l’absence des victimes, leur voix demeurant invisible tant dans le dossier que dans les débats. Elles ne sont pas là parce qu’elles n’ont pas osé se rendre au commissariat, du fait d’un statut précaire, voire peut-être illégal. Enfin, dans tout procès, l’ultime parole revient toujours à l’accusé. Un des jeunes, la tête baissée, penaud, conclut. « Être devant un tribunal, c’est la première fois que ça m’arrive. Je ne pensais pas que ça prendrait de telles proportions ».

1 relaxe, 3 condamnations

Voilà, parfois observer la justice être rendue peut se résumer à ceci : à ne pas avoir de réponse claire, à ne pas trouver le vrai, à ne pas obtenir d’explications satisfaisantes. S’ils ont réellement ou non donné crédit à cette rumeur sur les Roms. Et si oui, pourquoi ? Ces quatre heures d’audience ne l’expliqueront pas.

Après les délibérations, le verdict tombe : la « participation à un groupement en vue de la préparation de violences volontaires » n’est pas retenue, pour aucun d’eux, car effectivement « c’était le chaos ». Aucune certitude n’a pu établir l’infraction durant les débats. Cependant, les violences sont, elles, retenues. Deux garçons sont condamnés à du ferme (10 mois et 6 mois) dont un, avec mandat de dépôt. C’est-à-dire qu’il sera incarcéré dès sa sortie de la salle d’audience et dormira le soir même à Fleury-Mérogis. Le troisième, pour « rébellion », est condamné à 8 mois de prison assortie du sursis. Le quatrième, celui qui baissait la tête un peu plus tôt, sera relaxé.

C’est le nouvel épisode d’un bien triste feuilleton parti de… rien. Une rumeur sur les réseaux sociaux, un déchaînement raciste, une foule qui se forme virtuellement puis physiquement, des lynchages et des agressions… Et, ce mercredi à Bobigny, trois jeunes hommes condamnés pour avoir voulu « casser du Rom ». Les Roms en question, eux, ont quitté Clichy-sous-Bois, terrorisés par le déferlement de violence du 25 mars.

Eugénie COSTA

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