Hélène Lam Trong, journaliste et réalisatrice d’origine vietnamienne, signe le clip « Asiatiques de France », une vidéo pour rendre visible la minorité asiatique à travers des personnalités et des anonymes. Durant deux minutes, le clip recense les insultes racistes proférées contre les Français d’origine asiatique, rappelle ce qu’ils ont apporté à la société et ce qu’ils sont devenus : des citoyens français à part entière. Interview. 

Bondy Blog :  Comment t’est venue cette idée de clip sur les Asiatiques de France ?

Hélène Lam Trong : Je ne peux même pas dire que c’est mon idée. En début d’année, j’ai tourné un documentaire pour France 2 sur le comédien Frédéric Chau, « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ». En le suivant, notamment dans le 13ème arrondissement, j’ai rencontré beaucoup de personnes impliquées dans l’organisation du défilé du Nouvel An chinois en particulier, et dans la vie du quartier en général. Autour d’un café, j’ai fait la connaissance de cinq de amis de longue date, My-Anh, Kim Lys, Kim Anh, Jacques et David. Il m’ont montré une vidéo faite par les Américains d’origine asiatique. Ils m’ont dit qu’ils adoreraient pouvoir faire une vidéo similaire en France. Ils m’ont alors demandé si je connaissais des réalisateurs qui pouvaient faire ça. J’ai un peu cherché sans trouver. Du coup, je me suis portée volontaire. Mais en posant certaines conditions pour adapter le clip au public français.

Bondy Blog : Lesquelles?

Hélène Lam Trong : Je n’assumais du tout qu’il puisse y avoir un appel au vote dans le clip par exemple. Je suis journaliste et je ne voulais pas qu’il y ait un message politique qui plus est clivant ou partisan.

Bondy Blog : A quelle nécessité ce clip répond ?

Hélène Lam Trong : Il y avait un sentiment d’urgence. Les Asiatiques sont régulièrement visés par des actes racistes, par un racisme ordinaire et par des actes violents ce qui est évidemment mal vécu par beaucoup de monde. Il y a une libération de la parole raciste en général. Mais à la différence d’autres minorités, les Asiatiques n’ont pas d’organisation constituée de défense de leurs droits. Cette vidéo est juste là pour dire, sans prétention ni revendication précise, « Eh oh, on est là, on existe, on aimerait qu’on voie en nous des Français avant de voir des Asiatiques ».

Bondy Blog : Quel est l’objectif de ce projet ?

Hélène Lam Trong : A vrai dire, on n’a pas intellectualisé la démarche. Mais en mettant côte à côte personnalités et anonymes, en créant un effet d’accumulation, on avait envie de dire que l’invisibilité qu’on reproche aux Asiatiques, elle est avant tout subie. L’autre message s’adresse directement aux Français d’origine asiatique : « prenez la parole, montrez-vous, osez ! « 

Clip Asiatiques de France

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Publié par Asiatiquesdefrance sur jeudi 23 mars 2017

 

Bondy Blog : Avec quels moyens as-tu pu réaliser ce clip ?

Hélène Lam Trong : Très peu ! On a lancé un « kiss kiss bank bank » auprès de nos proches. On a récolté un peu plus de 2500 euros. Mélissa Theuriau, que je connais, a aussi eu la gentillesse de nous soutenir en mettant à notre disposition un studio qu’on n’aurait jamais pu louer sans son aide et en me permettant d’acheter des images de l’INA via sa boîte de production.

Bondy Blog : On sait la difficulté en France d’afficher parfois ses engagements citoyens. Dans ce clip, il y a des personnalités : Frédéric Chau, François Trinh-Duc, Anggun, Alphonse Areola, Anne-Solenne Hatte, Raphäl Yem, Steve Tran et bien d’autres. Est-ce qu’il a été difficile pour toi de les convaincre ?

Hélène Lam Trong : Absolument pas! Au contraire ! Elles ont toutes été extrêmement enthousiastes. Frédéric Chau m’a aidée, à travers sa notoriété, à joindre les personnalités dont je n’avais pas les coordonnées, ce qui m’a confortée dans la conviction qu’il y avait un truc à faire maintenant, tout de suite. Tous les participants se sont démenés pour venir en studio malgré leurs emplois du temps très chargés. Je pense notamment à Anggun qui est venue directement en rentrant du Japon et aux sportifs comme François Trinh Duc et Alphonse Areola, qui se sont pliés en quatre pour que le tournage soit possible avec eux.

Bondy Blog : Il y a ce message très important : « Vous dîtes de nous que nous sommes invisibles mais regardez nous, nous sommes bien là ! »

Hélène Lam Trong : Exactement. Et pour les jeunes français d’origine asiatique, il est important d’avoir des modèles qui leur ressemblent. Par exemple, Frédéric Chau m’a raconté qu’il ne se reconnaissait pas dans les figures qu’il y avait à la télévision, que ce soit dans leur physique que dans leur vie tout simplement. C’est exactement la même chose pour les livres d’enfants, les dessins, ou les films dans lesquels lorsqu’il y a des Asiatiques, ils jouent des Asiatiques et pas des rôles de journalistes, d’avocats ou autre. Il y a un manque de modèles. Avec ce clip, les jeunes ont une palette inspirante, j’espère.

Bondy Blog :  C’est un message très universel, celui de dire « nous sommes qui nous sommes, avec notre histoire et les images d’archives sont là pour en témoigner, mais on ne fera rien sans être ensemble ». Ca change des discours séparatistes actuels…

Hélène Lam Trong : Bien sûr. L’histoire permet d’éclairer le présent. Ceux qui organisent les divisions aiment à gommer certains passages de l’histoire. Il est bon de les rappeler, même de manière laconique, y compris pour les jeunes qui ne savent pas forcément quelle est leur histoire commune avec la France. Le message est « Nous sommes des Français comme les autres », mais on peut lire aussi « Nous sommes des immigrés comme les autres ».

Bondy Blog :  Est-ce que ce clip va déboucher sur autre chose, un autre projet ?

Hélène Lam Trong : Pas à mon niveau. Ou alors un documentaire peut-être, pourquoi pas. En tout cas, les participants espèrent tous que va créer une impulsion dans la communauté, que cela va pousser certains à prendre des initiatives pour mieux faire connaître la communauté. Et si ça peut déjà donner du baume au cœur à ceux qui subissent des moqueries quotidiennes, c’est déjà beaucoup !

Pour en savoir plus, rendez-vous sur la page Facebook « Asiatiques de France »

Propos recueillis par Nassira EL MOADDEM

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